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DU MÊME AUTEUR
Voyage idéal en Italie, épuisé.
Petite Ville (Bernard Grasset, éditeur).
Les Bergeries (Calmann-Lévy, éditeur).
La Perse en automobile, épuisé.
Notes sur l’Amour (Fasquelle, éditeur).
La Révolution russe de mars 1917 à juin 1918,
4 vol. (Payot, éditeur).
Ariane, jeune fille russe (Bernard Grasset, éditeur).
Quand la terre trembla (Bernard Grasset, éditeur .
L'Amour en Russie (Bernard Grasset, éditeur).
Les 144 quatrains d’Omar Khayyam, en colla¬
boration avec Mirza Mohammed Kasvini (La
Sirène, éditeur).
Feuilles persanes (Bernard Grasset, éditeur). -
Tsar Sultan, traduit de Pouchkine , décoré et illus¬
tré par M Goutcharove (La Sirène, éditeur).
Notes sur l'Amour, avec dessins de Pierre Bunell ,
gravés sur bois par T. Mailliez (G. Grès et C iB ,
»
éditeur).
CLAUDE ANET
MADEMOISELLE BOURRAT
LA FILLE PERDUE
PARIS
BERNARD GRASSET
61 , RUE DES SAINTS-PÈRES
1924
Il a été tiré de cet ouvrage dix exemplaires sur
papier Madagascar Lafuma numérotés de 1 à
ï 0 et cinquante exemplaires sur papier velin pur
■s*
fil Lafuma numérotés de 11 à 60.
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation
réservés pour tous pays.
Copyright by Claude And, 1924
'
PRÉFACE
J’ai écrit une longue nouvelle intitulée
Mademoiselle Bourrât vers la fin du siècle
dernier. Elle parut à la Revue blanche , puis
en volume avec quelques autres sous le titre
de Petite Ville . Le volume est daté de 1901 1 .
J’ai dû écrire la pièce vers 1903 ou au plus
tard 1904, rue Pergolèse où j’habitais alors
un petit rez-de-chaussée plein de soleil, au
numéro 54. Je ne me souviens pas du tout
des dispositions dans lesquelles j’étais lorsque
je la composais. En tous cas, je la fis d’un
seul jet et assez rapidement.
Je la montrai à Edmond Sée qui, avec
quelques autres dont la comtesse Mathieu
de Noailles, avait aimé la nouvelle. Il prit
ma pièce sous son bras et la remit à Antoine,
alors au théâtre qui portait son nom. Antoine
la reçut aussitôt. J’étais émerveillé. Comme
il était facile d’écrire une pièce ! comme il
était simple de la faire jouer!
Quelques mois plus tard, Antoine était
1. Il a été réimprimé chez Bernard Grasset en 1922.
8
PRÉFACE
nommé directeur de l’Odéon. (Voilà qui fixe¬
rait enfin une date.) J’allai le voir et lui de¬
mandai de me rendre Mademoiselle Bourrât
qui me paraissait ne pouvoir être jouée à
TOdéon.
— Je passe à TOdéon avec mon drapeau,
me répondit fièrement Antoine.
Il traversa donc les ponts avec son drapeau
et Mademoiselle Bourrât . Mais il comprit
plus tard que ma pièce ne pouvait être repré¬
sentée dans ce théâtre un peu suranné et me
la rendit avec trois beaux billets de mille
francs, comme dédit.
J’étais ébloui. Une pièce, même non jouée,
me rapportait trois mille francs tandis que le
livre ne m’avait pas donné un sou.
Mais qui prendrait Mademoiselle Bourrât?
Je la remis à Gémier, successeur d’Antoine.
Gémier, tout préoccupé de faire du théâtre
d’art, s’empressait de monter Sherlock Holmes,
Et puis il n’y avait dans ma pièce de rôle ni
pour lui, ni pour M me Mégard. Il garda le ma¬
nuscrit qui doit être encore dans les archi¬
ves du Théâtre Antoine et n’y pensa plus.
Que faire? Multiplier les démarches,mettre
en jeu des influences? Je n’ai pas de goût
pour l’intrigue, peut-être parce que j’y suis
maladroit; je ne puis attendre dans une anti¬
chambre, fût-elle de directeur (cette infir¬
mité m’a coûté cher) ; je ne fais pas de
PRÉFACE
9
rôles sur mesure ; bref, je n’avais rien de
ce qu’il faut pour poursuivre une carrière
dramatique* J’oubliai Mademoiselle Bourrai
et écrivis des livres.
Après la guerre, Edmond Sée (toujours
lui !) me dit qu’il fallait faire représenter
Mademoiselle Bourrât . Il écrivit à Jacques
Copeau et à Lugné-Poe. Jacques Copeau de¬
manda le manuscrit, le mit dans un tiroir
avec ceux des lycéens qui brûlent d’être joués
et comme il avait plus d’excellentes pièces
reçues qu’il n’en pouvait monter (pourquoi
les directeurs se plaignent-ils de n’avoir pas
de pièces?),il ne trouva pas pendant six mois
le temps de le lire. Je le repris.
Lugné-Poe le lut et m’appela au téléphone»
II me dit que l’œuvre était intéressante et
sans doute me ferait honneur, mais serait-ce
un succès d’argent ? A cela, je ne pouvais
répondre et le priai de me rendre le manus¬
crit.
C’est alors que l’an dernier Edmond Sée
parla de ma pièce à M. et à M me Pitoëf.
J’avais vu M nie Pitoëf au Vieux-Colombier
et à la Comédie des Champs-Elysées. — De
toute la saison, c’était, faut-il l’avouer, mes
seules soirées au théâtre. M me Ludmila Pitoëf
m’enchantait. Elle seule pouvait, en effet,
incarner la pauvre et touchante M lle Bourrât,
Je compris qu’un dieu avait bien voulu gar-
10
PRÉFACE
der ma pièce pour le jour où M me Pitoëf pour¬
rait l’interpréter. Je lui remis le manuscrit.
Elle Pemporta au bord de la mer à Cap Bre¬
ton ; elle le lut, elle aima cette simple et
triste histoire, et voilà comment, après une
vingtaine d’années, Mademoiselle Bourrât
apparut sur la scène de la Comédie des Champs-
Elysées le 12 janvier 1923.
Je vois que mes confrères auteurs drama¬
tiques ont l’habitude d’élever aux nues les
interprètes qui ont incarné leur héroïne.
J’ai lu ainsi des éloges prodigieux d’actrices
qui n’ont jamais su m’émouvoir et qui à
mes yeux n’ont aucun talent. Partout ce
ne sont que dithyrambes, prosopopées et
points d’exclamation. Alors je me sens très
gêné pour parler de M me Ludmila Pitoëf. Je
sais bien — cela m’encourage — que personne
ne prend au sérieux les éloges ampoulés
qu’on lit dans les feuilles. Tout de même
comment se tirer d’affaire? — Eh ! par le
seul moyen qui soit à ma portée, par la sim¬
plicité.
Je dirai donc que cette Ludmila Pitoëf
arrive à nous émouvoir par les moyens les
plus humains, qu’elle ignore les gestes dits dra¬
matiques et les éclats de voix par lesquels
les acteurs pensent traduire une émotion
qu’ils ne ressentent pas. Elle est émouvante
paree qu’elle est émue. Voilà le grand secret.
PRÉFACE
11
Un cœur qui frémit à tous les sentiments,
qui se livre sans réserve, une sensibilité si
communicative qu’il est impossible de rester
insensible lorsqu’on entend vibrer certains
mots. J’ai vu à chaque fois Ludmila Pitoëf
sortir de scène au second ou au troisième
acte de Mademoiselle Bourrât , secouée encore
de sanglots, et des larmes coulant sur ses
joues. Et, lorsque le texte lui en donne l’oc¬
casion, quelle joie dans cette voix si merveil¬
leusement nuancée ! elle s’emplit tout à coup
de lumière et de gaîté...
Quand j’ai su que Ludmila Pitoëf jouerait
Mademoiselle Bourrât , je respirai librement.
Je me souvenais vaguement de ma pièce
comme d’une histoire assez sombre, assez
osée aussi, avec quelques scènes — la der¬
nière du premier acte, et la scène avec la
mère au second — assez dangereuses. Du
moment que Ludmila Pitoëf les jouait, j’étais
sûr que, grâce à son tact et à son talent, ces
scènes passeraient sans soulever l’ombre
d’une protestation. Et l’expérience le dé¬
montra, .
À côté d’elle, je fus servi par une troupe
excellente et homogène avec en tête M. Mi¬
chel Simon dans le père Bourrât dont il fit
une création remarquable. Je ne crois pas
que l’on oublie la scène où ce père malheu¬
reux pleure avec sa fille malheureuse. M me Sii-
12
PRÉFACE
vère voulut bien se charger du rôle de la terrible
M me Bourrât. Elle le joue avec une grande
autorité et exerce sur le public comme sur
sa fille une véritable maîtrise, dont elle use
avec intelligence dans les moments sca¬
breux de la pièce. M ile Manson, dans ( Caroline
est charmante, et rieuse, et niaise à souhait.
M me Irma Perrot commère le mieux du monde
en M me Bourrât de Vermand, M. Penay des¬
sine avec justesse jVj. Nicolas Allemand, M. Jim
Gérald le curé, M. Ponti Célestin, et M mes Ca-
salis et Schuller les vieilles domestiques de la
maison.
M. George Pitoef qui est le plus intelligent
et le plus doué des metteurs en scène a ima¬
giné un décor unique, ingénieux et séduisant
grâce auquel nous voyons, du même coup,
le corridor, le grand et le petit salon, et le
jardin de Prévoux. La mise en scène est
réglée dans le goût même de la pièce, avec
simplicité et naturel.
De la pièce elle-même, je n’ai rien à dire.
Elle est là sous vos yeux. Je n’aime pas les
auteurs incompris. Mademoiselle Bourrât a
été comprise, comme je l’ai sentie, par l’im¬
mense majorité du public et de la critique.
Bien qu’elle ait été écrite au temps du
Théâtre libre, je crois qu’elle n’a pas subi
son influence. Au vrai, j’allais aussi peu au
théâtre alors qu’à présent et je ne me souviens
PRÉFACE
1
I«j
pas qu’aucune pièce au Théâtre libre ait fait
quelque impression sur moi. Il n’y a donc pas
là une « tranche de vie », mots affreux qu’un
homme de goût ne peut prononcer. Il y a un
drame dans un milieu bourgeois que j’ai
essayé de décrire avec vérité. Lorsqu’on met
de la vérité et du naturel dans ce qu’on écrit,
fait-on une « tranche de vie »? Ce drame finit
en comédie, comme il arrive parfois et sou¬
vent dans la réalité.
Le public qui avait pleuré au troisième
acte a ri au quatrième et à quelques mots
de comédie semés çà et là, lorsqu’ils étaient
en situation. Je pense que je lui devais bien
cela puisque je l’ai trouvé si attentif et bien¬
veillant. Le malheur eût été de le faire rire
quand je voulais le faire pleurer. Mais le
public ne s’y est pas trompé. Il rit quand il en
a l’occasion, mais il devient sérieux quand
il le faut, et les mouchoirs sortent à point
nommé.
Il me paraît — après un temps si long je
la regarde comme un objet étranger—que
ma pièce n’est pas mal faite, ’entends au
point de vue du métier indispensable à
tout homme qui veut faire paraître une
œuvre de son esprit devant une foule assem¬
blée ; il y a ce qu’il faut de préparations et
j’ai présenté M iîe Bourrât comme possédée
par le sentiment de la maternité, lequel est
si beau et si nécessaire qu’il purifie tout ce
qu’il touche. Ici M me Pitoef m’a beaucoup
aidé. Par son attitude, par sa voix, par son
expression, elle fait comprendre tout de suite
au spectateur pourquoi elle est attirée par les
vingt ans sains du jardinier. Jouée par une
autre, la scène avec Cèles tin présentait quel¬
que danger. Songez-y un peu, sur un théâtre
parisien, devant les spectateurs de T’a bouche
et de Phi-Phi.
Quand j’y réfléchis, et à distance, je suis
presque effrayé par l’habileté avec laquelle
j’ai écrit il y a vingt ans cette Mademoiselle
Bourrât, et il me semble que si j’avais voulu
développer uniquement les dons de métier
qui y apparaissent, j’aurais pu, comme quel¬
ques autres, faire fortune au théâtre. Mais
j’avais d’autres préoccupations. J’avoue que
j’ai souri quand j’ai vu un critique étranger
parler de ma naïveté. Je pense que cet homme
n’a lu quoi que ce soit de moi, et je suis
bien loin de lui en vouloir. Mais ignore-t-il
que l’extrême simplicité est le dernier mot
de l’art? Je sais à quelle distance je suis du
but, mais c’est tout de même ce but-là que
je cherche à atteindre, et pas un autre.
PIÈCE EN QUATRE ACTES
PERSONNAGES
M. Bourrât ....
M. Nicolas Allemand .
Célestin .
Le Curé .
Af 110 Bourrât ....
M me Bourrât ....
M mt> Bourrât de Vermand
Caroline .
Victoire .
Julie , la cuisinière .
Louise .
MM. Michel Simon.
Penay.
Ponti.
Jim Gérald.
M mcs Ludmila Pitoëf,
Nora Sylvère.
Irma Perrot.
Hélène Manson
Bérubet.
>
SCHULLER.
. ■ Casalis.
Les quatre actes se passent chez les Bourrât, à Pré-
voux, près de Valleyres, dans le même décor, à la fin
du siècle dix-neuvième.
MISE EN SCENE DE PITOEF
Représentée le 12 janvier 1923 à la Comédie des
Champs*Elysées.
ACTE PREMIER
La scène représente Vintérieur de la maison des Bourrât ,
à Prcvoux, près de Valleyres. Elle est divisée en deux
parties par une cloison qui sépare le petit du grand salon,
\ Le petit salon se trouve à gauche et occupe le tiers de la
[ scène. A gauche, dans le petit salon, une fenêtre donna fit
i sur le jardin ; devant la fenêtre, une table, une chaise de
! chaque côté de la table, puis, dans un pan coupé, un piano.
Dans la paroi qui sépare le petit du grand salon, au fond,
| une porte menant dans le grand salon ; une seconde porte
dans la même paroi ouvre au premier plan sur un corridor
! qui passe devant le mur absent du salon. Entre la porte et
Vavant-scène, le bureau de M me Bourrât et le casier à
musique. Le grand salon occupe les deux autres tiers de la
scène à l’arrière-plan. Dans la paroi du fond , une grande
porte-fenêtre ouvrant sur le jardin où Von voit une cor¬
beille de fleurs. Au centre du salon, une table avec des
chaises, et, tournant le dos à la scène, un petit canapé à
dossier bas.
Une porte, à Vextrême droite, mène du salon dans le
corridor ‘ une seconde porte, quon ne voit pas , dans le
1 vestibule.
Un triste mobilier Louis-Philippe, On est au mois
d’avril, il fait beau temps, soleil.
I
Au lever du rideau, on voit arriver dans le jardin
une jeune femme parlant un bébé dans ses
bras. Elle s’approche avec précaution de la
porle-fenêtre ouverte, jette un coup d’œil dans
Vintérieur du salon et, le voyanlvide.se décide
i 2
18 THEATRE
à entrer. C’esl une grande et jorle personne
de dix-neuf ans , un peu pâle , les yeux sans
expression. Elle parle à son bébé.
« Eh bien, mon petit Robert adoré, tu as fait
une belle promenade. Nous ne le dirons pas... Si
on Je savait, nous serions grondés, mais aussi ça
ne Le vaut rien d’être enfermé toute la journée.
Tu es pâle, mon pauvre petit... Tu as été bien
sage aujourd’hui. Tu n’as pas pleuré. Fais une
risette â ta maman... Oh ! le chérubin, il s’est
endormi. C’est le grand air. Ferme tes beaux
yeux bleus, mon adoré. Fais dodo. ( Chanion-
nani,) « Dodo, l’enfant do, l’enfant dormira
bientôt. » Nous allons rentrer chez nous, parce
que si ta grand’mère te trouvait là, elle ne serait
pas contente. Tu comprends, mon gros loup !
(Elle Vembrasse sur le front.) Mais à une heure et
demie, il n’v a pas de danger qu’elle te voie. Elle
est dans sa chambre jusqu’à deux heures. Chaque
jour, c’est la même chose. Oh ! le petit gredin, il
dort ! Il n’écoute pas sa maman chérie... (Elle
se promène de long en large en le berçant Comme
elle arrive près de la porte de droite , celle-ci s’ouvre
cl entre Mme Bourrai , sèche , maigre , pointue ,
autoritaire.)
M lle BOURRÂT, douée sur place par Vémo¬
tion. — Oh !
M mç BOURRAT. — Ou’est-ce que tu fais là?
M lle BOURRA T . — Vous voyez, maman.
M me BOURRAT. — Je t’y prends encore,
malgré mes ordres formels. Donne-moi ton bébé.
M lle BOURRAT. — Mais, maman...
MADEMOISELLE BOURRAT
19
M me BOURRAT. — 11 n’y a pas de « mais,
maman », donne-moi ton bébé. (5a fille fait un
pas en arrière. M me Bourrai la regardant)
Qu’est-ce que cela veut dire? (5a fille s'arrête
aussitôt M me Bourrai s'empare du bébé et le
jette vivement sur le canapé.) Voilà ce que j’en
fais de ton bébé.
M lle BOURRAT , presque en pleurant. -- Oli !
maman...
M me BOURRAT. — J’en ai assez de te voir
jouer à la poupée. N’est-ce pas honteux, une
grande fille de dix-neuf ans? <?ue t’a-t-on appris
au couvent? Même pas à obéir. Je t’avais
défendu de sortir ce bébé de ta chambre. Puisque
tu ne m’écoutes pas, c’est bien simple, je con¬
fisque le bébé.
M lle BOURRAT. -— Maman, je vous en prie,
je l’aime tant.
M me BOURRAT. — C’est ça qui m’est égal.
{Elle prend le bébé et le porte au petit salon , dans
le secrétaire qu'elle ouvre au moyen d'une clef de
sa trousse.)
M lle BOURRAT , la suivant — Maman ! ■
Sans répondre , M me Bourrai revient au salon ,
s'assied dos au public , à la table , prend
son ouvrage , regarde l'heure au mur derrière
elle.
M me BOURRAT. — Deux heures et demie 1
Appelle Julie, elle doit avoir fini avec la vais¬
selle. J’ai à lui parler.
M lle BOURRAT. — Bien, maman. ( Elle va
à droite.)
20
THÉÂTRE
M me BOURRAT. — Et tu reviendras ici. Tu
n’as pas fini ton carré?
M lle BOURRAT. — Pas tout à fait.
Cêlestin passe dans le jardin.
M me BOURRAT. — Eh bien, ne flâne pas.
(M Ue Bourrai sort)
M me BOURRAT , regardant par la fenêtre. -—
Voilà Cêlestin qui se croise les bras. Je n’ai
jamais vu un jardinier pareil. II faudra que je
lui parle sérieusement.
M np BOURRAT, rentrant. — Julie vient
dans une minute. ( Elle s'assied près de sa mère.)
M me BOURRAT, après un silence. —-Tu as
été au jardin potager, ce matin?
Mue BOURRAT . — Heu...
M me BOURRAT. — Inutile de chercher, tu
y as été. J’ai vu la marque de tes bottines sur
le sable de l’allée. Il n’y a pas à s’y tromper.
Cêlestin ne porte pas de bottines, n’est-ce pas?
As-tu mangé des fruits?
M Ue BOURRAT. — Oh! non, maman, ils ne
sont pas encore mûrs. Et puis, vous les avez
comptés avec Cêlestin.
M me BOURRAT. — En tout cas, tu n T às rien
à faire au potager. Tu as le jardin et le petit bois
pour te promener. II faut que ça te suffise.
M Ue BOURRAT. —Bien, maman.
M me Bourrai travaille . M Ue Bourrai regarde par
la fenêtre. On voit passer Cêlestin dans le
jardin. M lle Bourrai le suit des yeux, ab¬
sorbée pendant toute la scène suivante. On
frappe à la porte .
MADEMOISELLE BOURRAT
21
M me BOURRAT . — Entrez.
Entre Julie , la cuisinière , vieille femme , un peu
voûtée.
M me BOURRAT . — Julie, on a servi à table,
ce matin, des fraises que l’on aurait très bien
pu envoyer au marché.
JULIE . — Faites excuse, madame. Celles
qu’on a servies à table étaient trop avancées pour
le marché. Personne n’en aurait voulu à Val¬
ley res.
M tte BOURRAT. — Je sais ce que je dis. La
prochaine fois, vous m’apporterez les fraises
à trier. On ne peut se fier à personne. Vous pou¬
vez aller, Julie.
JULIE. — Puisque je suis là, il faut que je
demande à madame quelques allumettes.
M me BOURRAT , — Des allumettes? Je
vous en ai donné dix, lundi, pour la semaine, et
nous sommes à vendredi. Qu’en avez-vous fait
de vos allumettes? Vous les avez mangées?
JULIE. — J’ai trop peu de bois chaque jour.
Le feu s’est éteint deux fois dans la journée
d’hier.
M me BOURRAT. — A votre âge, Julie, vous
devriez savoir l’entretenir. Vous brûleriez une
forêt, si on vous laissait faire. Enfin, je vais vous
redonner trois allumettes : il faudra qu’elles
durent jusqu’à lundi.
Elle se lève el va au secrétaire à gauche , dans le
pelil salon , Vouvre , prend des allumettes el
les remet à Julie.
22
THÉÂTRE
JULIE . - Merci bien, madame ; je ferai du
macaroni pour ce soir?
M me BOURRAT. — Oui, je vous l’ai dit ce
matin. Mais ne mettez pas trop de beurre, Julie,
c’est mauvais pour l’estomac, vous abusez du
beurre.
JULIE. — îl faut pourtant ce qu’il faut,
madame. (Elle sort à droite par le corridor au pre¬
mier plan , en grommelant,)
M me BOURRAT. — Julie devient vieille, elle
ne fait plus attention. (A sa fille.) A quoi rêves-tu
là? (M lle Bourrai ri entend pas.) Dis donc, je te
parle.
M lle BOURRAT , sursautant. — Pardon, ma¬
man.
BOURRAT. — A quoi penses-tu?
M lle BOURRAT. —- A rien, maman.
M me BOURRAT. — Je ne sais vraiment ce
que tu as, ma fille. Tu peux rester à rêver pen-
dant des heures et, quand on te questionne, tu
as l’air de tomber de la lune. Ah ! on t’a donné
de bonnes habitudes au couvent. Je te demande
un peu, si tu te mariais, comment tu ferais pour
tenir ton ménage. Il y en aurait du désordre
et du coulage chez toi !... Allons, voilà tout de
suite trois heures. Tu oublies que le 15 juin
nous avons la vente organisée par le curé pour
l’œuvre des missions de Guinée. Où en es-tu
de tes chemises?
M lle BOURRAT . — J’en ai fait deux,
maman.
M me BOURRAT. — Tu n’as plus que trois
semaines pour les dix autres. Il n’est que temps
MADEMOISELLE BO U R RAT 23
de t’y mettre. Ta cousine Caroline n*e sera pas
là avant une demi-heure. Et lais-moi le plaisir
de tourner le dos à la fenêtre. Quand tues près
de la fenêtre, tu regardes tout le temps dehors
et l’ouvrage n’avance pas.
M Ue Bourrai tourne sa chaise à regret . Elle tire
de son panier une horrible chemise de coton¬
nade vouante et commence à coudre. Un si-
IL*
lence. On frappe à la porte.
M™ BOURRAT . — Entrez.
Entre Louisa , la femme de chambre.
LOU ISA. — Est-ce que madame pourrait
venir voir pour le linge? On est en train de le
rentrer.
M me BOURRAT, se levant. — J’y vais, (A sa
fille.) Et toi, travaille. Que je ne te trouve pas
en train de rêver quand je reviendrai,
M Ue BOURRAT, dès que sa mère est partie,
laisse tomber son ouvrage, tourne sa chaise et
regarde par la fenêtre. — Ah ! Cèles tin n’est plus
là ! C’est ennuyeux. Je ne sais pas que faire. Si
seulement je pouvais aller au jardin, à présent...
Mais je n’aurai pas le temps avant que maman
rentre. {Elle se lève, passe dans le petit salon, va
à la table , prend un livre rouge, à tranche dorée, et
iouvre. Lisant.) « Notre doux Sauveur a donné
son sang pour nous. » A qui est-ce qu’il res¬
semble, Notre Seigneur, sur cette image? Ou’il
est beau ! Oue je l’aime ! Ah ! mais c’est à Géles-
tin qu’il ressemble. C’est vrai. Oh l que je suis
contente. 11 faudra que je montre cette image à
24
THÉÂTRE
Caroline. ( Elle ferme le livre el va à la fenêtre.) Non,
il n’est plus là, il est sans doute au jardin potager.
(Elle rentre au salon.) Je suis fatiguée. J’aime¬
rais être dehors. Il fait si beau, les oiseaux
s’amusent, et ils se battent. Comme ils sont
drôles !
Enlre par la gauche M. Bourrai. Il est gros,
grisonnant , barbu , Vair niais et bon .
M. BOURBAT. — Eh bien, fi fille, que fais-tu
là?
M lle BOURRAT , — Je regarde les petits
oiseaux. J’aimerais tant les prendre dans ma
main et les caresser. Mais je ne sais pas ce qu’ils
ont ce mois-ci. Ils se poursuivent et se battent,
et se sautent dessus comme des méchants. Pour¬
quoi font-ils ainsi, papa?
M. BOURRAT, gêné. — C’est comme ça,
que veux-tu? C’est comme ca, ils s’amusent.
(Un silence .) Tu sais, la Roussotte a eu un veau
ce matin. Tu pourras aller le voir à l’étable. On a
eu du mal à l’avoir, le gredin.
M lle BOURRAT. — Un petit veau, quel
bonheur! C’est le premier depuis que je suis ren¬
trée à la maison. Voulez-vous me le donner, papa?
M. BOURRAT , riant. — Te le donner !
Quelle drôle d’idée ! Non, non, dans un mois,
quand il sera gros, on le vendra au boucher et
on le mangera. Te donner un petit veau, mais
qu’en ferais-tu? (Il rit.)
M 116 BOURRAT . — Je l’aimerais, papa.
M me BOURRAT, rentrant, à sa fille. — C’est
comme ça que tu travailles! Dès que j’ai le dos
MADEMOISELLE BOURRAT ZD
tourné tu flânes. Il faudrait que je sois partout
dans la maison en même temps, A présent, va
enlever ton tablier pour être prête quand ta
tante arrivera et ne prends pas dix minutes
pour cela, je te prie.
M Ue Bourrai sorl à gauche.
M me BOURRAT , à son mari. — Ou’est-ce qui
te faisait rire?
M. BOURRAT. — C’est que titille a des
idées ! Pour certaines choses on dirait qu’elle n’a
que cinq ans. Elle voulait que je lui dise pour¬
quoi les oiseaux se pourchassent au printemps.
Elle ne sait rien de rien.
M mR BOURRAT. — Je l’espère bien. Depuis
qu’elle est sortie du couvent, elle ne m’a pas
quittée un seul jour. Et il en sera ainsi jusqu’au
jour où elle se mariera. Je ne donne pas dans les
idées modernes, moi. La plupart des jeunes filles,
à Valleyres, même de notre monde, ont aujour¬
d’hui une liberté absurde. (Un temps.) Ce n’est
pas ton avis?
M. BOURRAT. — Mais oui, ma bonne, tu as
raison, comme toujours.
M me BOURRAT. — Je comprends que les
jeunes gens de nos jours hésitent à se marier.
C’est pour cela qu’il y a tant de vieilles filles à
Valleyres.
M. BOURRAT. — Heureusement que titille
a le temps !
M me BOURRAT. -— On n’a jamais le temps.
Je ne serai tranquille que quand j’aurai marié
ma fille.
M. BOURRAT. — Enfin, ne te presse pas.
J’aime bien avoir fifille à la maison.
M me BOURRAT. — Les hommes sont bien
tous les mêmes. Ils ne pensent qu’à eux. Mais
je suis là.
Rentre par la gauche M llG Bourrai qui a enlevé
son tablier et s'est recoiffée.
M . BOURRAT. — Je vais jusqu’à la ferme.
Je veux demander au fermier un peu de fumier
pour les corbeilles de fleurs.
M me BOURRAT. — Il faut qu’il le donne. Je
ne veux pas qu’on dépense un sou pour ces cor¬
beilles de fleurs. C’est déjà assez qu’elle prennent
le temps de Cèles tin.
Sort M. Bourrai à droite.
M me BOURRAT. — As-tu fait ton piano ce
matin pendant que j’étais à Valleyres? Tu n’ou¬
blies pas que M. Nicolas Allemand vient demain.
M Ue BOURRAT. — J’ai travaillé une heure
ce matin.
M me BOURRAT. — Bien, reprends ton
ouvrage en attendant l’arrivée de ta-, tante.
(M lle Bourrai s'assied et continue à travailler
à la chemise de couleur. Mme Bourrai travaille
en face d'elle. Un silence.)
M me BOURRAT. — A propos, j’ai encore
trouvé ton petit chat à la cuisine, en train de
boire du lait. J’ai défendu à Julie de lui en don¬
ner à l’avenir.
M lle BOURRAT . — Le pauvre petit ! Il va
mourir de faim.
MADEMOISELLE BOURRAT
27
M me BOURRAT. — Il attrapera des souris
et se tirera d'affaire. Si tu crois que c’est pour
ton chat que ton père élève un troupeau de
vaches...
M lle BOURRAT, à mi-voix, les larmes aux
yeux. — Pauvre petit minet ! (Un silence.)
M me BOURRAT. — Ne rêve pas. Travaille.
(Un lemps.) Ah ! j’entends la voiture de ta
tante.
M Ue BOURRAT. — Je n’entends rien.
M me BOURRAT , se levant. — Tu n’as pas
l’ouïe fine.
M Ue BOURRAT, se levant aussi. — Oui, ce
sont elles, quel bonheur !
Elles sortent toutes deux à droite. Un instant
après entrent Caroline et M lle Bourrai.
CAROLINE. — Comment vas-tu, chérie? Tu
as l’air fatiguée. Tu as pâli. Ou’est-ce qu’il y a?
M lle BOURRAT. — Je dors mal ces temps-ci,
je suis agitée, je ne sais pas pourquoi. Et puis,
je n’ai pas d’appétit.
CAROLINE. — Je sais ce que tu as. Tu es
trop seule ici, tu t’ennuies. Ma pauvre chérie î
Écoute, tu vas venir à Vermand passer dix jours
avec nous. Mon frère Henri sera là. On s’amu¬
sera.
Af lle BOURRAT. — Oh ! maman ne permet¬
tra pas.
CAROLINE. — Maman lui demandera, et je
lui monterai une scie. Il faudra qu’elle cède. Je
suis si contente à l’idée de t’avoir chez moi. On
ne se voit jamais.
28
THÉÂTRE
M ne BOURRAT. — Vermand est trop loin
de Prévoux. Maman dit qu’elle ne peut pas
perdre de temps sur les routes.
CAROLINE. — Et ton piano? Quand as-tu
vu M. Nicolas Allemand?
Mu® BOURRAT. — Il vient demain.
CAROLINE. — Qu’il est laid, ma chère î
Mais il paraît qu’il est si intelligent. Il passe
deux heures par jour aux archives de Valleyres
à chercher des documents pour P histoire de nos
familles, de toutes les vieilles familles de Val¬
leyres. Papa dit souvent que M. Allemand fait
une œuvre historique d’une grande portée. C’est
vraiment curieux pour un professeur de piano !
Mais qu’il est laid, le pauvre, et maladroit !
L’autre jour, chez M me Lanterle, où il donnait
une leçon à Julie, ne faut-il pas qu’il casse un
vase sur la table du salon î M me Lanterle, qui
est avare comme pas une, en est devenue verte.
(Elle rit.)
Célestin passe devant les fenêtres du salon.
M lle Bourrai se tourne et le regarde. On le
voit s'arrêter à une corbeille, devant la fenêtre
de gauche. —
M ne BOURRAT , avec mystère . — C’est Céles¬
tin.
CAROLINE. — Je vois.
M lle BOURRAT. — Sais-tu ce que j’ai
trouvé? Célestin ressemble à une image de
Notre Seigneur dans un livre que j’ai, la France
et le Sacré-Cœur.
CAROLINE. — Tu es folle.
MADEMOISELLE BOURRAT
29
M Ile BOURRAT. — Non, c’est vrai, tu vas
voir. ( Elle va au petit salon, prend le livre , Vouvre
et le montre à Caroline.) Regarde, n’est-ce pas
qu’il est beau?
CAROLINE. — Il est très beau, mais je ne
vois pas du tout que Célestin lui ressemble.
M Ue BOURRAT, avec certitude .— C’est frap¬
pant. { Elle retourne au petit salon, regarde au
dehors.) Il s’en va. (Elle le suit des yeux et revient
au salon.)
CAROLINE. — Et la vente du curé, t’en
occupes-tu?
M lle BOURRAT, montrant son ouvrage. — Je
fais ces chemises pour les nègres. Maman a dit
que c’était par là qu’il fallait commencer. Ah !
sais-tu qu’en donnant un sou par jour, on peut
racheter un petit nègre?
CAROLINE. — Oui, je sais.
M lle BOURRAT. — J’aimerais tant racheter
un petit nègre ! mais maman refuse de donner
un sou par jour, elle trouve que c’est trop cher
pour un nègre. Et puis, il paraît que le nègre
reste là-bas, et moi j’aurais voulu l’avoir ici.
CAROLINE. — Je te vois avec ton petit nègre !
M lle BOURRAT. — J’aimerais tellement
avoir un bébé à moi. Ça me serait égal qu’il fût
noir, pourvu qu’il soit mon petit enfant. Ah î
je le caresserais, je le dorloterais. J’en rêve sou¬
vent. Crois-tu que je pourrais avoir un bébé?
CAROLINE. — Mais tu es folle. Tu sais bien
qu’il n’v a que les femmes mariées qui ont des
enfants. Les jeunes filles n’en ont jamais,
jamais...
30
THÉÂTRE
Mlle B O U RR A T. — Oui, je sais, d’habitude,
c’est comme ça. Seulement, si le bon Dieu le
voulait, il pourrait m’en donner un tout de
même, puisqu’il est tout-puissant. Alors, je le
prie, soir et matin, de m’envoyer un petit enfant
à moi. Tu ne sais pas combien j’en serais heu¬
reuse. Peut-être qu’il m’écoutera, le bon Dieu.
CAROLINE. — Je ne crois pas.
. M lle BOURRAT , se levant. — Écoute, allons
au jardin, avant que maman rentre. Je te mon¬
trerai des nids tout nouveaux.
CAROLINE. — Je veux bien.
Elles sortent par la porte-fenêtre. Un instant
après , entrant par la gauche , les deux
dames Bourrai.
M me BOURRAT DE VERMAND , elle est
grosse , essoufflée, sa respiration siffle entre ses
dents lorsque elle s'arrête de parler. Elle va s'asseoir
dans un fauteuil au centre. — Eh bien, Clémence,
qu’avez-vous dit du scandale de Valley res?
M me BOURRAT. — Un scandale?
Mme BOURRAT DE VERMAND. — Com¬
ment ne sauriez-vous pas le scandale? Quel bon¬
heur !... C’est affreux. Imaginez-vous que Marie
Le Petit, vous savez,la mercière de la rue Haute,
celle qu’on appelle la plus jolie fille de Valleyres,
celle à laquelle M. le curé s’intéressait tant, qu’il
citait en exemple à tous...
Mme BOURRAT. — Eh bien?
Mme BOURRAT DE VERMAND. — Eh
bien, elle est enceinte, oui, ma bonne, enceinte.
G’est pour dans quatre mois, paraît-il. Mais ce
MADEMOISELLE BOURRAT
31
qu’il y a de plus extraordinaire, c’est qu’elle n’a
jamais voulu dire de qui, pas même à M. le curé.
C’est affreux... Où allons-nous? Je me le demande.
M me BOURRAT. — Ce que vous me racontez
là ne m’étonne pas du tout. Cela apprendra à la
petite bourgeoisie a prendre exemple sur nous
et à surveiller ses filles. Grâce à Dieu, des scan¬
dales pareils sont impossibles dans notre monde.
Ma fille ne sort pas du jardin, qui est clos de murs,
sans que je raccompagna.
M me BOURRAT DE VE RM AN B. — Quelle
triste année ! ( Passe Louisa avec le plateau de
Ihé.)
M me BOURRAT. — Au petit salon, Louisa.
— J’ai été beaucoup plus fâchée d’apprendre
que mon cousin Louis Lanterle, qui est au Havre,
a eu un second enfant de sa maîtresse.
M me BOURRAT DE VERMAND. — C’est
affreux, en vérité.
M me BOURRAT. — Dieu sait quels sacrifices
d’argent ses parents seront obligés de faire
quand il voudra se marier. Il paraît que sa
coquine de maîtresse était honnête avant de
l’avoir ; ou du moins elle a eu l’habileté de le lui
faire croire.
Mme BOURRAT DE VERMAND. — One
deviendront nos filles si les jeunes gens de notre
monde se conduisent ainsi,— je me le demande.
M me BOURRAT . — Il est certain qu’à
Vaileyres la situation est inquiétante. J’ai
compté vingt-trois jeunes filles à marier entre
vingt et vingt-cinq ans, et point de jeunes
gens.
32
THÉÂTRE
M™ BOURRAT DE VERMAND. — C’est
affreux... J’y songe toute la journée.
M me BOURRAT, — Il y a ce M, Perret de la
ti
tannerie, qui cherche à se glisser dans notre
cercle. Il gagne de l’argent, paraît-il, mais sa
famille n’existe pas. Il est parti de rien. Voyez-
vous ma fille avoir comme tante une mercière
de îa rue Haute?
BOURRAT DE VERMAND. — Ah ! ce
serait affreux.
Loaisa sort par le salon
Mme BOURRA T. ~ Vous appellerez ces
demoiselles. ( Elle passe dans le pelil salon avec sa
belle-sœur .)
M me BOURRAT DE VERMAND. — II
paraît que M. Nicolas Allemand a trouvé aux
archives de la ville un acte au nom des Duret,
daté de 1568.
M me BOURRAT . — Alors M me Duret
triomphe ! Ce professeur de piano qui se môle
d’histoire m’ennuie. Du reste, M me Duret- ne
recule devant rien. Vous avez vu dimanche
qu’au sortir de la messe, elle a été lui tendre la
main et est restée longtemps à causer avec lui.
J’apprendrais qu’elle l’a reçu chez elle le soir
que cela ne m’étonnerait pas.
Entrent les deux jeunes filles par la droite.
CAROLINE . — Nous avons été à l’étable. Il
y a un petit veau qui est né ce matin.
M lle BOURRAT , — Il est si joli, l’amour, je
l’ai embrassé.
MADEMOISELLE BOURRAT
33
M me BOURRAT. — Tu me feras le plaisir
de ne pas retourner à l’étable. Ce n’est pas la
place d’une jeune fille bien élevée.
CAROLINE , bas à samère. — As-tu demandé?
Mme BOURRAT DE VERMAND. — Pas
encore.
CAROLINE. — Demande donc.
Mme BOURRAT DE VERMAND. — Ma
chère Clémence, Caroline aimerait avoir votre
fille pendant une quinzaine de jours à Vermand.
Ces deux cousines se voient si peu, c’est affreux.
. CAROLINE. — Oh ! s’il vous plaît, ma tante...
Ce serait si délicieux.
Mme BOURRAT DE VERMAND. — Mon
fils Henri rentre en juin. Ces enfants s’amuseront
ensemble.
Mme BOURRAT. — Je le regrette, Marie,
mais je ne puis vous donner ma fille. Je vous l’ai
dit tout à l’heure, elle ne m’a pas quittée un
seul jour depuis qu’elle est sortie du couvent.
CAROLINE. — Mais elle sera tout le temps
avec moi.
Mme BOURRAT — Ce n’est pas la même
chose.
CAROLINE. — Pourtant...
Mme BOURRAT , sèche. — Inutile d’insister,
Caroline. ( Elle se tourne vers sa belle-sœur et sc
lève.) Si vous avez fini votre thé, Marie, venez là,
nous serons mieux pour causer.
Mme BOURRAT DE VERMAND, se levant
et suivant sa belle-sœur au salon. — Volontiers,
Clémence. Ah ! j’oubliais de vous dire que je ne
garde pas ma femme de chambre.
34
THÉÂTRE
M me BOURRAT. — Est-ce possible?
En parlant, les deux dames vont s'asseoir au
salon , au dernier plan, à droite près de la
jenêlre. Les deux jeunes filles restent au pelil
salon devant la table de thé à droite, premier
plan.
CAROLINE . — C’est dégoûtant que tu ne
viennes pas à Vermand.
M lle BOURRAT . — Je savais bien que ma¬
man ne me permettrait pas.
CAROLINE, avec une caresse. — Ma pauvre,
que je te plains ! Comme tu dois t’ennuyer !
M lle BOURRAT. — Mais non, je ne m’ennuie
pas, sauf quand je suis avec maman, parce
qu’alors il ne s’agit pas de lever le nez de son
ouvrage, mais quand je suis seule, je ne m’ennuie
pas. S’il fait beau, je vais au jardin...
CAROLINE . — Mais qu’est-ce que tu y fais?
BOURRAT. — Rien.
CAROLINE , riant. — C’est tout?
M lie BOURRAT. — Je regarde les petits
oiseaux. Ils sont si gentils et si drôles. Ou bien
je vais jusqu’à l’étable, j’aime tant caresser les
vaches. 11 fait tiède dans l’étable et les vaches
tournent la tête pour me regarder. [Un temps,
et baissant la voix.) Et puis, au jardin, il y a
Célestin.
CAROLINE. — Ah !
M lle BOURRAT. — Je reste près de lui pour
le voir travailler. Il est si beau et si fort ! Il lève
de grosses mottes d’un seul coup de sa bêche
et les retourne
MADEMOISELLE BOURRAT 35
CAROLINE. — Alors, vous faites un bout
de causette, tous les deux?
M ne BOURRAT. — Oh ! non.
CAROLINE , riant — Vous ne dites rien?
M ile BOURRAT. — Oh ! Si. Célestin me
dit comme ça : « Bonjour, mademoiselle, il fait
beau temps pour se promener », et je lui réponds :
« Oui, Célestin ». Et puis, il me dit : « Il y a les
vers blancs qui me donnent bien du tintouin » —
ou bien « Sale année ! on aurait besoin d’eau » —
voilà, des choses comme ça.
. CAROLINE. — C’est tout? Ce n’est pas bien
gai.
M Ue BOURRA T. — Oh ! oui, mais je ne peux
pas t’expliquer, tu comprends. Seulement, je
ne m’ennuie pas, je t’assure. Il me semble que
je voudrais rester toujours comme ça à ne rien
faire : on est comme engourdi.
M™ BOURRAT DE VERMAND , se levant
ci appelant . — Allons, Caroline, il est temps de
rentrer. (A M rae Bourrai.) Au revoir, ma chère,
à dimanche, à la messe,
M me BOURRAT. — Au revoir, Marie.
CAROLINE. — Adieu, chérie, ne m’oublie pas-
Adieu, ma tante.
M Ue Bourrai accompagne ces dames qui s orient à
. droite.
M me BOURRAT, seule, allant au plateau de
thé et comptant les morceaux de sucre dans le
sucrier. — Un, deux, trois, cinq, sept, neuf et
dix.
36
THÉÂTRE
Elle retourne à son ouvrage el travaille. Rentre
M lle Bourrai , qui se dirige vers la porte-
' fenêtre .
M me BO U RR A T. — Où vas-tu?
M lle BOURRAT. — Au jardin, maman.
M me BOURRAT, — Reste ici. Si on te laissait
faire, tu serais toute la journée au jardin. Prends
ton ouvrage et travaille encore une demi-heure.
M lle Bourrai s’installe avec son ouvrage dans
Vembrasure de la porte-fenêtre.
M mc BOURRAT. — Viens à côté de moi.
Quand tu es près de la fenêtre, tu regardes tout
le temps dehors. Ce n’est pas comme ça que
l’ouvrage se fait.
M lle BOURRAT , se levant. — Oh ! maman.
[Elle s’assied près de sa mère et travaille. Un long
silence.)
Entre Julie à droite.
JULIE. — Madame, c’est les femmes de la
lessive qui ont fini.
M me BOURRAT , se levant. — C’est bien, je
vais les payer. (Elle sort à droite avec, Julie. A
peine est-elle sortie , M lle Bourrai se tourne et
regarde dans le jardin.)
M ile BOURRAT , après un temps . — Ah !
voilà Célestin ! Que fait-il? Il va travailler à la
corbeille. Quel bonheur!.,. Il a les bras nus au¬
jourd’hui parce qu’il commence à faire chaud
sans doute. Elle se passe la main sur le front.)
La tête me tourne. Est-ce bête ! J’ai comme un
vertige. Tiens, il vient par ici. Il veut peut-être
MADEMOISELLE BOURRAT
37
parler à maman. (Elle se lève, recule , elle esl ner¬
veuse, /ail quelques pas, puis s'arrête. On frappe
à la parle-fenêtre, elle a un sursaut.) Entrez.
Entre Céleslin, beau garçon aux bras nus et bru¬
nis, en gilet et la chemise enir'ouverte du
haut. Dès que Cêlestin est là, la contenance
de M llc Bourrai change. Ses yeux brillent.
Tout en étant gênée , elle est comme portée à
se rapprocher inconsciemment du jardinier.
CÊLESTIN. — Pardon, excuse, je croyais
que notre maîtresse était là et je voulais lui dire
rapport au fumier.
M lle BÈ U RR A T, gênée. —- Maman est à la
lingerie. Elle va venir tout de suite.
CÊLESTIN. — Je vas l’attendre dans le ves¬
tibule.
M lle BOURRAT. — Oh ! vous pouvez l’at¬
tendre ici.
Un silence , M lle Bourrai se rapproche un peu de
Cêlestin qui est au centre. Elle regarde fixe¬
ment les bras nus du jardinier.
CÊLESTIN , gêné. — Fait un beau temps,
mam’zelle, pour se promener.
Mue BOURRAT. — Oh I oui ï
Un silence.
CÊLESTIN. — Ce n’est pas pour dire, il
nous faudrait de l’eau. (Un silence.) Et puis, il
y a ces sacrés vers blancs qui me donnent du
tintouin. Sale année, va !
Un silence.
38
THÉÂTRE
M lle BOURRAT , faisant un pas. — Vous
avez les bras nus.
CÉLESTIN, étonné. — Pardine, pour travail¬
ler.
M Ue BOURRAT y s'avançant un peu. — Ils
sont tout mangés par le soleil. Ça ne vous brûle
pas? Je pourrais vous donner de la poudre.
CËLESTIN, riant . — De la poudre. Ah ! Ah ï
pourquoi faire?...
Un silence.
M lle BOURRAT, plus près. — On ne dirait
pas qu’ils sont en chair tant ils sont bruns.
CÉLESTIN , reculant un peu. — C’est solide,
c’est tout muscle.
M lle BOURRAT, avançant. — C’est curieux !
Ça fait des bosses et des trous... Mes bras ne sont
pas comme ça. ( Elle le regarde fixement. Céleslin ,
gêné, se balance sur l'une et Vautre jambe.) Les
vôtres, c’est comme des montagnes, tandis que
les miens sont tout blancs et lisses. Regardez.
Elle tend son bras qui est nu jusqu’au coude vers
Cêlesiin ; elle est tout près de lui.)
CÉLESTIN , ricanant — Ce n’est pas pour
dire... {Il regarde , puis tourne la tête de Vautre
côté. M Ue Bourrai laisse retomber son bras. Elle
regarde les bras nus du jardinier comme hypno¬
tisée. Cêlesiin ne sait quelle contenance garder.
Elle respire deux fois fortement. Céleslin tourne
la tête vers elle et la regarde hardiment. Elle sou¬
tient d’abord son regard , puis détourne lente¬
ment la tête.)
CÉLESTIN , s'écartant brusquement et à lui -
MADEMOISELLE BOURRAT
39
même. — Nom de Dieu ! {Haut). Je reviendrai
voir madame plus tard.
Il sort par la porte-fenêtre.
M lle BOURRAT , faisant quelques pas avec
peine. — Qu’est-ce que j’ai?... (Elle se laisse
tomber dans un fauteuil.} Je suis toute étourdie.,*
Je crois que je vais nvévanouir.
Elle se passe la main siir les yeux et reste moitié
étendue , le regard vague.
RIDEAU
ACTE II
»
Même décor
M lle BOURRAT , entrant par le fond. — Ah !
je ne me sens pas bien. J’ai peur d’avoir un
malaise pendant ma leçon. Comme c’est en¬
nuyeux que M. Allemand vienne après déjeuner
aujourd’hui ! Je vais prendre un canard, ça
me fera peut-être du bien, (Elle va à la table sur
laquelle il y a le plateau avec une fasse de café.)
M. et M me Bourrai enirenl par la droite. La
porte reste enlre-bâillée,
M me BOURRAT 1 , à la fenêtre. — Ferme la
porte, Ferdinand.
M. BOURRAT. — Oui, ma bonne. (Il essaie
de la fermer sans y réussir. ) C’est impossible,
elle ne ferme plus, il faudra la faire arranger.
M lle BOURRAT. — Papa, veux-tu me donner
un canard dans ton café?
M. BOURRAT. — Prends-le, fifille. (Il
s’essuie le front.) Il fait une chaleur pour sep¬
tembre ! 1 fans huit jours, nous vendangeons.
(S'asseyant dans un fauteuil, elà sa fille.) Tu pour¬
ras inviter ta cousine. Dis donc, fîfille, tu as
MADEMOISELLE BOURRAT
41
bien déjeuné? Je te surveillais du coin de fœil.
Quel appétit !
M me BOURRAT, sans lever les yeux de son
ouvrage . — Elle mange beaucoup trop.
M. BOURRAT. — En tout cas, ce que tu
manges n’est pas perdu. Tu as engraissé, tu
deviens énorme. Au printemps dernier, tu n’allais
pas du tout, tu étais pâle, tu ne mangeais pas.
Tu t’es bien rattrapée depuis.
M m BOURRAT , gênée . — Oui, papa. ( Elle
jail quelques pas vers la porte de droite.) Je vais
au jardin, un moment. Vous permettez, maman?
M me BOURRAT. — Oui. mais à la condition
que tu ne sois pas en retard pour la leçon de
M. Allemand. Il sera là à deux heures, ne l’oublie
pas et reste près de la maison.
M lle BOURRAT , — Bien, maman. (Elle sort
à droite.)
M me BOURRAT. — J’ai hâte de voir arriver
le facteur. J’attends toujours la réponse de ma
cousine Lebret, de Magny. Il me tarde d’être
fixée. Crois-tu que l’affaire s’arrangera?
M. BOURRAT. — Je ne sais pas, ma bonne,
je n’y ai pas réfléchi.
M me Bourrai hausse les épaules et reprend son
ouvrage.
M. BOURRAT. — Tu sais ce que j’ai appris
au marché, ce matin? Il paraît que M. Alle¬
mand fait un arbre généalogique de la famille
Duret.
M me BOURRAT. — C’est trop fort. Si vous
saviez vous y prendre, ton frère Charles et toi
42
THÉÂTRE
c’est un arbre généalogique de la maison Bourrât
qu’il dresserait, au lieu de s’occuper de cette
intrigante de M me Duret.
M. jBOURRAT. — On a toujours dit que les
Bourrât étaient connus à Vallcyres avant les
Duret.
M me BOURRAT. — C’est évident. Mais vous
ne bougez pas. Oui dit Bourrât, dit gens mous,
gras et sans énergie. Regarde-toi, et ton frère
Charles, et sa femme, ta cousine. Vous n’êtes
pas comme les miens, comme les Maigret. En
voilà des gens qui savent ce qu’ils veulent. Vois
mon cousin, le docteur Maigret: c’est un homme.
Du reste, nous sommes tous comme ça dans la
famille.
On frappe à la parle de droite . Entre Louisa.
LOU ISA. — Voilà une lettre pour madame,
{Elle la remet et sort.)
M me BOURRAT . — Enfin, c’est de Magny.
Nous allons savoir la réponse de M. des Aulnoys,
{Elle lit.) Ah !
M. BO U RR A T. — Eh bien?
M me BOURRAT , triomphante. — Ça mar¬
chera. Il y a des difficultés, mais légères. Il fau¬
dra que nous fassions un sacrifice. Il demande,
en outre de la ferme de Vertbois, une rente de
trois mille francs en argent.
M. BOURRAT. — Trois mille francs en ar¬
gent, c’est beaucoup.
M me BOURRAT. — Sans doute, c’est beau¬
coup, mais je ne pense pas que tu hésites une
minute.
MADEMOISELLE BOURRAT
43
M. BOURRAT , timidement. — Y tiens-tu
tant que ça, à ce mariage?
M me BOURRAT. — Si j’y tiens? Mais tu es
fou. Des Aulnoys a vingt-cinq mille francs de
rentes en terres, et il est d’une des meilleures
familles du pays. Mais tous nos amis de Valleyres
en crèveront de dépit. Vois-tu ce que va dire
cette pauvre M me Duret avec ses trois filles sur
les bras?
M. BOURRAT. — Bans doute, sans doute.
Mais il a quarante-cinq ans, il est un peu ours,
il ne voit personne.
M me BOURRAT. — J’aime beaucoup mieux
marier ma fille, qui n’a point de caractère, à un
homme de caractère fait.
M. BOURRAT . — Et puis, il habite si loin
d’ici. On ne verra jamais fifille.
M me BOURRAT. — C’est ça, l’argument
égoïste, je l’attendais. C’est pour toi que tu
veux marier ta fille, ce n’est pas pour elle. C’est
vraiment désolant d’entendre des choses pareilles.
M. BOURRAT. — Mais non. Seulement, est-ce
qu’on ne disait pas aussi... qu’il buvait un peu?
M me BOURRAT , impatiente. — Ou’est-ce
qu’on ne dit pas? C’est facile de parler. Est-ce
que tu crois comme un enfant tout ce qu’on
raconte? Moi, je n’en crois pas un mot. Du reste,
est-ce que tu as mieux à me proposer? Une des
meilleures familles du pays et vingt-cinq mille
francs de rente en terres? As-tu mieux que cela?
Dis-Ie. J’attends !
M. BOURRAT. — Mais es-tu sûre que fifille
voudra?
44
THEATRE
M me BOURRAT. — II ferait beau voir qu’elle
* _
ne voulût pas I Elle est trop heureuse d’avoir
une mère comme moi qui s’occupe d’elle acti¬
vement et avec intelligence. Regarde autour de
nous. Combien y en a-t-il de jeunes filles à
Valleyres dans notre monde qui vont rester
vieilles filles ! Un parti inespéré. Vingt-cinq
mille francs de rente. C’est bien le moment
d’aller chercher la petite bête. Je vais écrire
aujourd’hui même à ma cousine Lebret pour les
trois mille francs.
LOU ISA. entrouvrant la porte de droite. —
Voici M. Allemand.
Entre M. Allemand. Il est grand , fort , et mala¬
droit ,, cheveux trop longs , lunettes , habits
mal coupés. Il parle avec une légère onction
tenant les yeux baissés. Il a des cahiers de
musique sur le bras.
M, ALLEMAND , s'inclinant. — Monsieur,
madame.
M me Bourrât fait un léger signe de iêle de sa
place sans desserrer les lèvres.
M. BOURRAT , se levant. — Bonjour, mon¬
sieur Allemand.
M me BOURRAT , se levant. — Je vais appeler
ma fille qui est au jardin. (Elle sort au fond.)
M. BOURRAT. — Vous avez dû avoir chaud
en montant à Prévoux.
M. ALLEMAND. — Oui, j’ai eu très chaud,
monsieur. Mais il fait frais ici. Et quelle vue vous
avez de vos fenêtres ! C’est la plus belle vue des
environs de Valleyres, monsieur.
MADEMOISELLE BOURRAT
45
M. BOURRAT. — N’est-ce pas? — Et vous
avez travaillé ces jours-ci, monsieur Allemand?
M. ALLEMAND. — Un peu, monsieur. La
bibliothèque de Valleyres est fort riche en docu¬
ments et j’espère contribuer.pour ma faible part
à éclaircir l’histoire des origines des grandes
familles de la ville,
M. BOURRAT. — Mon frère Charles, que
j’ai vu ce matin au marché, me disait que c’était
une œuvre d’une portée considérable et qui
méritait une communication à la Société d’his¬
toire et de belles-lettres du département. Ce
sont ses propres paroles que je vous rapporte.
M. ALLEMAND. — M. Charles Bourrât est
trop bon. Il est, du reste, lui-même une autorité
en matière généalogique.
Un silence.
M. BOURRAT. — Vous avez su que M lle Le
Petit a accouché?
M. ALLEMAND. — M. le curé me l’a appris
hier matin. Quel scandale î
M. BOURRAT . —- M. Duret me disait au
marché que M lle Le Petit déshonore la ville.
M. ALLEMAND . — Oh ! monsieur, l’hon¬
neur de Valleyres ne saurait être atteint par
l’inconduite de M lle Le Petit. Ce sont les grandes
et anciennes familles de la ville, comme la vôtre,
qui sont vraiment dépositaires de l’honneur de
la cité.
Entrent , par le jardin , M me et M lle Bourrai .
M. Allemand s’incline devant M ne Bourrai,
gui salue de la tête.
46
THÉÂTRE
M. BOURRAT. — Je vous laisse travailler.
Je vais faire une petite sieste. Au revoir, mon¬
sieur Allemand.
M. ALLEMAND, s'inclinant. — Monsieur...
M. Bourrai sort par la porte à droite. La porte
bat, il essaie dé la fermer ; elle reste entre¬
bâillée. M ile Bourrai passe au petit salon el
vient au premier plan pour aller au casier à
musique . Elle est pâle. Elle s'essuie le front
avec son mouchoir.
M lle BOURRAT , à part. — J’ai peur de me
trouver mal.
Elle s'assied au piano. M. Allemand se met à
sa gauche. M me Bourrai est assise au pre¬
mier plan à gauche de la fenêtre.
M. ALLEMAND. — Nous commencerons par
les études de Czerny, mademoiselle, s’il vous
plaît.
M Ue BOURRAT. — Bien, monsieur.
Elle se lève, va au casier à musique qui est au
premier plan. Elle est obligée de se baisser
pour chercher le cahier et d'en soulever plu¬
sieurs autres. Soudain, elle se relève rapide¬
ment en poussant un ah ! douloureux.
M ue BOURRAT, à pari .— J’en étais sûre. Je
vais avoir un malaise. (Elle s'essuie à nouveau le
front.)
M me BOURRAT, sans la regarder. — Allons,
dépêchons-nous. Ne perdons pas de temps.
MADEMOISELLE BOURRAT
47
M lle BOURRAT, revenant au piano, les lèvres
serrées. —Voilà, maman.
M. ALLEMAND. — Prenons le premier mou¬
vement, mademoiselle, « vivace ».
M lle Bourrai commence à jouer mollement.
M. ALLEMAND. — Veuillez accentuer, ma¬
demoiselle, veuillez accentuer.
M lle Bourrai continue ; soudain , elle s'arrête cl
porte son mouchoir à ses lèvres.
M lle BOURRAT, avec difficulté. — Je vous
demande pardon.
M. ALLEMAND . — Reprenez, mademoiselle,
avec expression.
M lle Bourrai reprend et fait quelques fautes.
M. ALLEMAND. — Si naturel, si naturel,
mademoiselle..
M Ue Bourrai recommence le passage, s'arrête en¬
core, hêsiie un instant, puis se lève.
M me BOURRAT, la regardant. — Ou’y a-t-il
donc?
M. Allemand se lève.
M lle BOURRAT, près de la porte à droile. —-
Je vous demande pardon... je suis souffrante...
je reviens.
Elle sort à droile ei s'assied au salon sur le canapé,
où. elle s'essuie le front. Elle sort un instant
de la pièce, puis rentre. Un long silence pen¬
dant lequel M. A llemand se rapproche peu à
peu de la fenêtre où M me Bourrât travaille .
M. ALLEMAND. — Quel beau temps, ma¬
dame !
M me BOURRAT , étonnée , lève les yeux et le
toise , puis , après an temps, sèc/iemenf. — Très
beau, monsieur. (Elle se remet à travailler. Un
silence.)
M. ALLEMAND. — Vous avez, de vos fenê¬
tres, la plus belle vue des environs de Valley res,
madame.
M me BOURRAT , même jeu. — En effet, mon¬
sieur.
Nouveau silence. Rentre M lle Bourrai par la
droite . Elle est très pâle.
M me BOURRAT. — Dépêche-toi. Tu as perdu
cinq minutes de ta leçon.
*
M lle Bourrai et M. Allemand se mettent au piano.
M. ALLEMAND. — Nous reprenons, si vous
le voulez bien, mademoiselle?
M Ue Bourrai reprend. Elle joue plus mollement ,
hésite une ou deux fois , puis s’arrête sou¬
dain, s’essuie les tempes avec son mouchoir et
murmure :
C’est horrible.
Elle s’appuie le front sur la main, le coude sur le
piano el balbutie :
Je ne peux pas, je ne peux pas, j’ai mal.
M me BOURRAT , venant brusquement à elle. —
Ah çà ! n’est-ce pas fini, ces enfantillages?
M lle BOURRAT, se levant. — Je ne peux pas,
MADEMOISELLE BOURRAT
49
j’ai des sueurs froides... je suis malade. (Elle fait
quelques pas, se passe encore la main sur le front
et se laisse tomber à moitié évanouie dans un fau¬
teuil au premier plan, près da bureau de sa mère.)
M me BOURRAT , allant à la porte du fond cl
Vouvranl à M. Allemand. —Entrez iciuninstant,
monsieur, l’indisposition de ma fille ne durera
pas, un simple trouble de la digestion.
M. Allemand passe dans le salon.
M me BOURRAT , prend sur le plateau le cara¬
fon de cognac , en verse quelques gouttes sur un
morceau de sucre , revient et le donne à sa fille.
Prends cela, cela te remettra. (M Ue Bourrai
avale le morceau de sucre.) Eh bien, comment te
sens-tu? Ne te laisse pas aller, lève-toi, ça te fera
du bien.
M lle BOURRAT , affaissée. — Je ne peux pas,.
maman... je n’ai plus de jambes.
M me BOURRAT. — Essaie au moins.
M lle BOURRAT . — Je veux bien, maman.
(Elle se lève avec difficulté , mais à peine debout les
jambes lui manquent , elle retombedanslc fauteuil.)
M me BOURRAT. — Tu n’as pas pour un sou
d’énergie. Elles vont bien les jeunes filles de nos
jours. Elles se paient des vapeurs ; il faut qu’on
les soigne, qu’on les dorlote. Tu es là molle et
sans volonté.
M lle BOURRAT. — Je suis fâchée, maman.
M me BOURRAT. — Et tu choisis ton temps.
Au milieu de ta leçon de piano ! On dirait que tu
le fais exprès. Voilà trois francs de perdus, car, tu
verras que M. Allemand aura le toupet de comp-
50
THÉÂTRE
ter cette leçon. Tu es bien sûre que tu ne peux
pas la prendre ? Essaie encore ; allons, du cou¬
rage.
M lle BOURRAT. — Je ne peux pas, maman,
je suis malade.
M me BOURRAT , prenant la musique de
M. Allemand. — Il ne me reste qu’à renvoyer cet
imbécile.
Elle va au salon et à M. Allemand :
*
Ma fille est un peu souffrante. Elle a senti le
soleil après déjeuner ; elle ne pourra continuer sa
leçon aujourd’hui. Au revoir, monsieur, à mer¬
credi prochain. [Sort M. Allemand.)
Elle rentre et vient à sa fille.
Eh bien, cela va-t-il mieux?
M ile BOURRAT. — Oh ! oui, maman, seule¬
ment, je suis bien fatiguée.
M me BOURRAT , retournant à son ouvrage ,
dans l'embrasure de la fenêtre. — Tu vas pouvoir
paresser à ton aise. (Elle travaille.) Yeux-tu
me dire exactement que ce tu as eu?
M llQ BOURRAT. — Je ne sais pas... Un ma¬
laise.
M. Allemand reparaît dans le salon où il a ou¬
blié sa musique et reste un instant à écouter.
M me BOURRAT , travaillant. — Un malaise !
Parbleu, je le pense bien et ça ne m’avance pas
beaucoup. Quel malaise as-tu eu?
M Ue BOURRAT. — J’ai eu... des vomisse¬
ments.
MADEMOISELLE BOURRAT
51
M me BOURRAT, travaillant . — Des vomisse¬
ments ! Cela ne m’étonne pas. Tu as trop mangé
à déjeuner. Je te l’ai dit aujourd’hui même. Eh
bien, la prochaine fois, tu écouteras ce que je te
dis et tu resteras sur ta faim. Ton oncle, le
D r Maigret, est positif sur ce point. Il ne faut pas
sortir de table rassasié et lourd. Ça se comprend,
ça fatigue l’estomac. (Un temps,) C’est îa pre¬
mière fois que ça t’arrive?
M lle BOURRAT. — Heu...
M me BOURRAT, travaillant. — Ah çà, tu es
idiote. Il semble que je te pose des questions
extraordinaires. Tu sais bien si oui ou non tu as
eu déjà des vomissements?
M ile BOURRAT. — Oui, maman.
M me BOURRAT , travaillant, — Tu en as déjà
eu? C’est curieux. Et depuis quand?
M lle BOURRAT, hésitant. — Je ne sais pas.
M me BOURRAT. — C’est inouï î II faut t’ar¬
racher les réponses les plus simples. Tu as l’air
d’une coupable. Ce n’est pourtant pas bien diffi¬
cile de me dire depuis quand tu as ces malaises?
M lie BOURRAT. — Depuis trois mois, à peu
près.
M me BOURRAT , laissant tomber son ouvrage .
— Depuis trois mois ! Et je n’en ai rien su !
Pourquoi me l’as-tu caché?
M lle BOURRAT. — Je ne sais pas, maman ;
je croyais que ça passerait comme ça.
M me BOURRAT. — Il est extraordinaire que
tu ne me l’aies pas dit. Je ne te croyais pas ca-
chotière à ce point. Est-ce que tu en as eu sou¬
vent des malaises de ce genre?
52
THÉÂTRE
M lle BOURRAT. — Une fois ou deux par
semaine après les repas.
M me BOURRAT. — Deux fois par semaine !
Si je l’avais su, j’aurais consulté mon cousin Mai¬
gret. Il y a quelque chose de louche là-dessous ;
il faut que j’en aie le coeur net.
M lle BOURRAT. — Mais non,, maman, je ne
voulais pas vous alarmer, voilà tout ; si l’on
n’avait pas changé l’heure de la leçon de piano
aujourd’hui, vous ne l’auriez pas su, parce que,
voyez-vous, à part cela je vais bien, je dors
toute ma nuit, j’ai bon appétit... j’engraisse.
M me BOURRAT , la regardant. — C’est vrai,
tu as engraissé, tu es plus forte qu’au printemps,
je ne m’en étais pas encore rendu compte. Pour¬
tant, avec ce dérangement d’estomac, ce n’est
pas naturel. Tu devrais maigrir, au contraire.
Est-ce que tu sens des brûlures à l’estomac?
M lle BOURRAT , — Oh î non, je n’ai jamais
mal, et d’ordinaire cela passe tout de suite.
M me BOURRAT. — Je te mènerai chez Mai¬
gret un de ces jours. (Elle recommence à travail¬
ler.) C’est bizarre. Et tu n’as pas eu d’autres
malaises? Rien d’anormal?
M Ue BOURRAT , hésitant. — Heu... je ne sais
pas, maman.
M me BOURRAT. — Je ne sais pas ! En voilà
une réponse digne de toi. Oui est-ce qui le saura
alors, si tu ne le sais pas? Veux-tu me faire le
plaisir de me répondre sérieusement? Oui ou
non, as-tu eu d’autres malaises?
Mue BOURRAT. — Oui.
M me BOURRATu — Oui. cruoi? C’est vrai-
MADEMOISELLE BOURRAT
53
ment agaçant. Il faut t’arracher les mots comme
avec une pince. Explique-toi, parle. Je ne suis
pas sorcière pour deviner ce que tu as.
M lle BOURRAT , balbutiant. — J’ai comme...
(Elle s'arrête.)
M me BOURRAT. — Ah ça ! tu te moques de
moi. Je vais me fâcher si tu continues ainsi. Je
ne suis pas là pour jouer aux propos interrompus.
Et tâche de dire ton affaire clairement.
M lle BOURRAT , avec effort. — J’ai comme
un poids, là... [Elle porte la main à son ventre.)
D’abord, j’ai cru que ça passerait. Mais non, ça
augmente, ça grossit, je ne sais pas ce que c’est.
M me BOURRAT , se levant brusquement et
venant à elle. — Tu dis? ( S'arrêtant et sur un ion
inquiet, mais qui veut être calme.) Non, non, ce
n’est pas possible, c’est absurde, je suis folle.
Comme si je ne savais pas que c’est impossible !
Tu t’imagines des choses comme ça, mais ça n’a
pas de sens. (Elle la regarde attentivement.) Pour¬
tant, c’est vrai (sa voix tremble ), tu es plus forte,
tu as engraissé. Mais ce n’est rien, n’est-ce pas?
ce n’est rien?... Voyons, parle, mais parle donc,
tu vois mon inquiétude, dis-moi que ce n’est rien.
M lle BOURRAT , terrifiée. — Je ne sais pas,
maman, je ne sais pas ce que vous voulez dire.
M me BOURRAT , faisant un grand effort pour
se maîtriser , et allant vivement fermer la porte qui
est restée ouverte sur le salon. — Il faut que je sois
calme ; sans cela, je ne saurai rien. Ecoute,
réponds-moi, depuis combien de temps t’es-tu
aperçue de cela? Te souviens-tu?,,. Il y a peut-
être un an?... peut-être moins?
54
THÉÂTRE
M lle BOURRÂT. — Oh ! non î Ï1 n’y a pas
longtemps... depuis le commencement de juillet,
peut-être.
M me BOURRAT . — Ah !... et tes vomisse¬
ments?
M lie BOURRAT. — Au milieu de juin, je
crois... mais je ne suis pas sûre.
M mc BOURRAT , sourdement , appuyée pour se
soutenir au dossier d'un fauteuil. — Ah !... et
c’est tout... (Elle s'approche lentement de sa fille.)
Tu n’as pas remarqué autre chose? Tu n’as pas
été dérangée autrement?
M lle BOURRAT , hésitant. — Heu.., heu...
M me BOURRAT, durement. — Regarde-moi.
Ce n’est pas le moment d’hésiter. { Elle va à elle ,
la prend par les bras , el la fixe dans les yeux.) Tu
me comprends. Réponds.
M lle BOURRAT , après un temps , et à voix
basse. — Oui.
M me j BOURRAT, avec peine. — Depuis...
depuis quand?
M lle BOURRAT .— Depuis la fin de mai,ma¬
man.
M me BOURRAT , la secouanl avec violence. —
C’est donc vrai, misérable ! qu’as-tu fait?
M lle BOURRAT , se protégeant la figure avec
le bras. — Je ne sais pas, maman, je ne sais pas.
M me BOURRAT , penchée sur elle. — Son
nom? Dis-moi son nom I Ah ! misérable, son nom?
M ile BOURRAT, terrifiée. — Je ne sais pas,
maman, je ne sais pas ce que vous voulez dire.
M nie BOURRAT , lui tordant les bras. — Qui?
Qui? Parle donc !
MADEMOISELLE BOURRAT
M Ue BOURRAT , pleurant. — Pardon, par¬
don, maman, vous me faites mal,
M me BOURRAI\ se relevant. — Non, c’est
impossible, c’est fou. Du calme, il faut savoir. Il
faut tout dire maintenant, tout. Tu n’as vu per¬
sonne d’ici. Tu n’es jamais sortie seule, n’est-ce
pas?
M lle BOURRAT . — Non, non* . —— '
M me BOURRAT . — Ni à Valleyres, ni à Ver-
mand, chez ta cousine.
M lle BOURRAT. — Non, non.
M me BOURRAT. — C’est donc ici.. Quel
homme as-tu vu seule ici?
Bourrai sanglote sans répondre.
M me BOURRAT , la prenant par le bras. —
Ah ! assez de larmes. Il faut parler maintenant.
Qui as-tu vu seule? Ton cousin Henri, le frère de
Caroline?
M lle BOURRAT. — Non, non, c’est...
M me BOURRAT. — Mais parle donc.
M lle BOURRAT . — C’est... c’est au jardin.
M me BOURRAT. — Au jardin?
M lle BOURRAT. — Oui... Cèles tin.
*
M me BOURRAT , tombant brusquement, comme
fauchée , sur une chaise. — Célestin.
Un long silence.
M me BOURRAT , la voix brisée. — Depuis
quand? %
M lle BOURRAT. — Depuis la lin de mai,
maman.
M me BOURRAT. — La fin de mai... Juin,
56
THÉÂTRE
juillet, août, septembre. Plus de quatre mois !
Ainsi, toi, ma fille, une demoiselle Bourrât, toi,
avoir un enfant de Céîestin ! Ah !
M lle BOURRAT , avec un élan qu'elle ne peut
cacher. — C’est vrai, maman, le bon Dieu me
donne un enfant?
M me BOURRAT . — Ah î tais-toi, tais-toi !
Ouaïïd j ; y-pense .{Un silence .) Est-ce qu’il se
doute de l’état dans lequel tü es maintenant?
M lle BOURRAT. —■ Je ne sais pas, maman, je
ne savais pas, moi-même.
M me BOURRAT, entre ses dents. — Imbécile !
(Elle se lève et s'appuie sur la table pour se soute¬
nir.) Va-t’en, j’ai besoin d’être seule, je ne peux
plus te voir, va-t-en. (M lle Bourrai se lève et va
à droite ,) Monte dans ta eliambre et je te défends
d’en sortir avant que je vienne t’y chercher.
M Ue Bourrai sort à droite.
M me BOURRAT , appuyée à la table. — Ma
fille !... Une Bourrât... Un enfant d’un jardinier !
Ma fille... au jardin... comme une bête... Ah !...
Ouc devenir?.. .Comment la marier maintenant?...
Quatre mois !... ti'op tard !... Quatre mois...
Vingt-cinq mille francs de rentes en terres. Il
faut y renoncer... Un enfant ! Comment le faire
disparaître?... Ma fille... (Elle sc promène dans le
salon.) Il faut réfléchir, tout peser... Céîestin...
Un enfant !... personne ne se doute de rien...
Comment soupçonner une chose pareille, puisque
moi-même...? Que faire?
Sans parler , elle arpente le salon ; elle a repris
son sang-froid, sa figure est dure.
MADEMOISELLE BOURRAT
57
Entre par le fond M. Bourrai. Il est souriant el
gras.
*
M. BOURRAT, — Ah ! j’ai fait une bonne
sieste. (M me Bourrât ne fait aucune attention à
/uï, elle réfléchit profondément.) La leçon de piano
est finie? ( Pas de réponse.) Je vais jusqu’aux
vignes. Veux-tu que je te rapporte quelques
grappes pour la table? ( Pas de réponse. Il va à
M me Bourrai qui marche toujours.) Ah çà ! Clé¬
mence, qu’y a-t-il? tu as l’air préoccupée.
M me BOUBRAT , s'arrêtant. — J’ai que ta
fille est enceinte. Voilà ce que j’ai !
M. BOURRAT. — Comment ! Tu veux rire...
mais ce n’est pas drôle, je te l’assure.
M me BOURRAT. — C’est comme je te le dis,
ta fille est enceinte, et du jardinier, oui, de Cèles-
tin. par-dessus le marché.
M. BOURRAT. — Ce n’est pas vrai, ce n’est
pas vrai. (Il regarde sa femme et comprend que
c'est vrai ; il porte la main à son col el chancelle.)
M me BOURRAT . — Tu ne vas pas te trouver
mal comme une femme, n’est-ce pas? J’ai autre
chose à faire qu’à m’occuper de toi maintenant.
M. Bourrai va en titubant à la fenêtre qu'il ouvre.
Il reste dans V embrasure, essoufflé. M me Bour¬
rai continue à arpenter la pièce. Un silence.
M. BOUBRAT. — Ma fille... Célestin... Dis-
moi tout, tout, je t’en supplie.
M me BOURRAT , continuant à arpenter le
salon. — Laisse-moi réfléchir.
M. BOURRAT , tombant dans un fauteuil , à
58
THÉATRJj,
mi-voix. — Je n’ai plus de jambes. Ma fille, c’est
incroyable ! Un enfant, toute la ville le saura,
j'en mourrai. (Un temps.) Ah ! oui, elle était
toujours seule, la pauvre petite... Et puis, elle ne
savait rien, elle était si innocente. Alors, un jour,
il l’aura prise de force, et elle n’aura rien osé dire.
Ah ! mais lui, lui, ce Célestin de malheur. (Il
saute debout.) Il ne restera pas une minute de plus
ici, pas une minute. (Il va vers la porte.)
M ™ BOURRAT. — Où vas-tu?
M. BOURRAT. — Je vais chasser Célestin.
Afme BOURRAT. — Reste ici.
M. BO U RR A T. — Je ne veux pas garder cette
canaille une minute de plus ; je lui sauterai à îa
gorge. Cette fois-ci, par exemple...
M me BOURRAT , Vinterrompant. — C’est ça,
pour que Célestin chassé aille raconter à tout
Yalleyres pourquoi tu l’as mis à la porte.
M. BOURRAT . — C’est vrai ! Comment
faire?
M me BOURRAT. — Laisse-moi faire.
Un silence , M. Bourrai est affaissé dans un fau¬
teuil. Il se lève soudain.
M. BOURRAT . — J’ai trouvé, vous passerez
l’hiver dans le Midi, sous un faux nom.
M me BOURRAT. — C’est absurde. Toute îa
ville cherchera pourquoi nous sommes parties.
Et là-bas, nous serons à la discrétion d’inconnus.
Merci, je reste ici, tiens-le-toi pour dit.
M. BOURRAT. — Mais ici, tout le monde le
saura, les domestiques, nos parents, nos amis.
Comment pourrais-tu le cacher?
MADEMOISELLE BOURRAT
59
M me BOURRAT , lentement. — Ici, je suis chez
moi* Ici, je suis maîtresse. Je saurai arranger
notre vie et ne rien laisser au hasard. Ta fille
peut sortir encore jusqu’à la fin d’octobre. Elle
n’a jamais eu une jolie taille. On ne s’apercevra
de rien. Mais à partir d’octobre jusqu’à février,
elle ne verra personne qu’ici et avec moi. Je ne la
quitterai pas une minute.
M. BOURRAT. — Ma pauvre fille î
M me BOURRAT. — Ah ! parbleu oui, c’est
bien ta fille ! Tu ne peux la renier. Elle n’a rien
de moi ; il n’y a qu’à la regarder. Elle est grasse
comme les Bourrât, paresseuse comme les Bour¬
rât, sans cervelle, toujours comme les Bourrât.
Jamais une Maigret n'aurait fait ce qu’elle a fait !
Et toi qui choisis ce moment pour larmoyer sur
son sort ! J’ai autre chose, et de plus important à
faire, que de la plaindre. Je ne songe qu’au scan¬
dale qui nous menace tous, par sa faute. Il n’y a
plus qu’une seule chose qui doive compter à nos
yeux, l’honneur de la famille. Qu’importe que ta
fille souffre ou ne souffre pas, maintenant ! J’ai¬
merais mieux la voir morte que déshonorée. Elle
s’ennuiera? La pauvre petite ! Tais-toi donc.
Ta fille sera malade, s’il le faut, elle gardera le lit
pendant trois mois si c’est nécessaire. Je ne sais
pas encore ce que je ferai, mais.il faut que per¬
sonne au monde ne se doute de ce qui se passe
ici ; j’entrevois seulement mon plan, mais je
réussirai parce que je le veux, parce qu’il le faut,
corn p rends-tu?
M. RO U RR AT. — Je sais bien que toi seule
peux nous tirer de là.
60
THEATRE
M me BOURRAT. — Et quand je pense à ce
mariage, pour lequel je m'étais donné tant de
mal ! Le voir manquer au moment où il était
arrangé ! Vingt-cinq mille francs de rente de per¬
dus !
M. BOURRAT, timidement. — Ah 1 ça, je te
l'avoue, Clémence, je n’en suis pas fâché. Ça me
faisait de la peine de voir fîfille se marier si loin
de moi.
M me Bourrai marche sur lui avec fureur , s'arrête,
le regarde en face , hausse les épaules et lui
tourne dédaigneusement le dos. Un silence.
M. BOURRAT . — Tu auras besoin du docteur
Maigret.
M rae BOURRAT . — Sans doute, j’aurai be¬
soin de Maigret. II est des nôtres, celui-là. Mais je
lui en parlerai plus tard, rien ne presse... [S'arrê¬
tant) à moins que... (A elle-même ) s’il voulait,,.
Tout de suite...
M. BOURRAT. — Que dis-tu, ma bonne?
M me BOURRAT. — Rien, — Fais atteler, je
descends à Valley res tout de suite. ( Elle sort par
le corridor. Son mari reste accablé sur sa chaise .)
RIDEAU
t
ACTE III
Il y a près de la fenêtre à gauche, dans le petit salon au
second plan, un métier à tapisserie assez haut , de façon
au on voie seulement la figure de la personne qui travaille.
Il fait un jour gris et pluvieux de novembre. En outre, les
volets de Vunique fenêtre sont fermés à moitié pour qu'il
ne pénètre que peu de lumière dans la pièce.
Au lever du rideau, M lle Bourrai est au piano et
tourne le dos à la fenêlre. A sa droite, M. Al¬
lemand; à sa gauche , sa mère. Elle est velue
d’une robe floltanle ; elle joue.
M. ALLEMAND, se penchant sur le cahier. —
Mademoiselle, je ne peux pas lire. Oui, ré dièze à
la main gauche.
M lle Bourrai se penche aussi pour lire el reprend.
M me Bourrai la surveille. Elle termine le mor¬
ceau el s’arrête .
M. ALLEMAND, tirant sa montre el la niel¬
lant au jour pour voir Vheure .— Il est deux heures
et demi passées. Nous en resterons là pour au¬
jourd’hui, mademoiselle.
Il se lève, M me Bourrai se lève aussi , M lle Bourrai
veut se lever. Sa mère lui met la main sur
Vépaule et la force à rester assise .
62
THÉÂTRE
M. ALLEMAND . — J’ai bien l’honneur de
vous saluer, mademoiselle. (Il s'incline et va
pour sortir par le grand salon. Saluant Bour¬
rai.) Madame...
M me BOURRAT , le suivant au salon. — Mon¬
sieur. (Un temps.) Avez-vous un parapluie, mon¬
sieur Allemand? Le temps s’est gâté.
M. ALLEMAND, ne pouvant cacher son éton¬
nement. — Oh ! madame !... Vous êtes trop
bonne, en vérité. Je suis confus. Non, je n’ai pas
pris de parapluie.
M rae BOURRAT , sonnant. — Je vais vous en
faire donner un. Quel triste mois de novembre !
M. ALLEMAND . — Affreux, madame, vrai¬
ment.
M me BOURRAT. — Voilà plus de quinze
jours que nous n’avons pu descendre à Valley res.
Je ne sais rien de ce qui s’y passe. Nous avons été
malades, ma fille et moi. Ma fille a eu de violentes
migraines qui inquiètent mon cousin, le docteur
Maigret, et moi, j’ai les yeux si délicats main¬
tenant que je puis à peine supporter la lumière.
Je suis obligée d’avoir les volets presque clos.
M. ALLEMAND. — C’est bien triste, ma¬
dame.
M me BOURRAT. — Nous serions descendus
pour le whist de madame D uret, mais ne faut-il pas
que notre cheval soit tombé boiteux... Mon mari
est allé voir aujourd’hui le juif à Valleyres pour
en acheter un autre, mais c’est si difficile d’ache¬
ter un cheval. Il faut prendre ses précautions.
M. ALLEMAND. — En effet, madame.
Entre Louisa.
MADEMOISELLE BOURRAT
63
M me BOURRAT. — Louisa, vous apporterez
un parapluie pour M. Allemand. (Sort Louisa.)
Vous faites toujours des recherches historiques,
monsieur Allemand?
M. ALLEMAND . — Toujours, madame.
M me BOURRAT. — Nous avons ici beaucoup
de documents sur la famille de mon mari, vous y
trouveriez sans doute des actes très anciens.
M. ALLEMAND. — J’en suis certain, ma¬
dame, et je vous avouerai que je caresse le rêve
de dresser un jour, avec votre autorisation, un
arbre généalogique de la famille Bourrât.
M me BOURRAT. — Gela serait fort intéres¬
sant. Y a-t-il longtemps que vous n’avez vu
madame Duret?
M. ALLEMAND . — J’ai eu l’honneur de
passer la soirée chez elle hier, madame.
M me BOURRAT , étonnée . — Vraiment?
LOUISA, entrant. — Voilà le parapluie. (Elfe
le donne à M. Allemand.)
M. ALLEMAND. — Madame, je ne sais com¬
ment vous remercier. (Saluant.) Madame...
M me BOURRA T. — Au revoir, monsieur Alle¬
mand. (Il sort , Elle rentre au petit salon.)
A peine est-il sorti, M ne Bourrai se lève et vient à
la table.
m-
M me BO U RR A T , sans la regarder. — Sou viens-
toi de ne jamais te lever devant monsieur Alle¬
mand, devant personne, du reste ; aujourd’hui,
tu allais quitter la table avant que Louisa soit
sortie de la salle à manger. Fais attention, et sou-
viens-toi que je ne veux pas avoir à te le redire.
M lle BOURRAT. — Bien, maman.
Elle va au métier de tapisserie , on la voit de
profil. Un long silence.
M lle BOURRAT , regardant par la fenêtre et
sur un ion monotone , comme à elle-même. — Il
fait un vilain temps (M me Bourrai reste les
lèvres serrées ), il pleut, c’est triste ! (Un temps.)
Il doit y avoir de îa boue dans les allées.
Mme BOURRAT. — Tais-toi donc ! Il me
semblait entendre une voiture. ( Elle s’absorbe à
nouveau dans son ouvrage .)
Un long silence.
M lle BOURRAT , à elle-même . — Je ne sais
rien, rien. Il faut pourtant savoir, je ne puis pas
vivre ainsi. (Un temps.) Maman ! (M me Bourrai
ne bouge pas. Plus haut.) Maman !
M me BOURRAT. — Ah çà ! qu’as-tu donc à
bavarder sans cesse?
M lle BOURRAT , timide. — Je voudrais vous
demander quelque chose, maman.
M me BOURRAT . — Je n’ai pas de temps à
perdre à t’écouter.
M lle BOURRAT , travaillant , à demi-voix. —
J’aimerais savoir ce qu’on fera... (Elles'arrêle.)
Mme BOURRAT. —Tu dis?
M ne BOURRAT , se troublant — Ou’est-ce
qu’on fera... (Elle n’achève pas.)
M me BOURRAT. — Je te défends de parler
JL
de cela, tu le sais bien.
M lle BOURRA T. — Mais nous sommes seules,
maman, et je ne sais rien.
MADEMOISELLE BOURRAT
65
M me BOURRAT. —-Tu n’as rien à savoir.
M lle BOURRAT, iimide. — Pourtant...
M me BOURRAI , — C’est comme ça, tra¬
vaille. ( Elle reprend son ouvrage.)
M Ue BOURRAT , regarde sa mère, puis lire un
mouchoir de sa poche el s’essuie les yeux en ca-
chelle. :— Un silence , — C’est long !
La parle de droite s'ouvre , M me Bourrai sursaute
quand la porte s’ouvre.
LOU ISA. — C’est la vieille Victoire qui est
là. Je la fais entrer ici?
M me BOURRAT. — Ah ! c’est Victoire.
Faites-la monter chez moi. J’y vais, {Sort Louisa.
M me Bourrai, se levant et regardant sa fille.) Eh
bien, et tes laines?
M lle BOURRAT. — Mes laines?
M rae BOURRAT. — Oui, les bouts cle laine
que tu dois avoir sur les genoux?
M lle BOURRAT. — Mais il n’y a personne,
maman, alors je ne les avais pas préparés.
M mé BOURRAT. — Quand tu es ici, tu dois
toujours étaler vingt échantillons de laine sur
tes genoux, de façon à avoir une excuse pour ne
pas te lever, si, par hasard, une visite arrivait.
( Elle va pour sortir.) Ne quitte pas la chambre
avant que je revienne, j’en ai pour une demi-
heure.
Mu® BOURRAT. — Bien, maman.
M me Bourrai sort.
M lle BOURRAT. — A quoi bon mettre des
bouts de laine? voilà trois semaines que personne
66
THEATRE
n’est monté à Prévoux. Il paraît, du reste, que je
ne sortirai plus avant que tout soit terminé, à la
fin de janvier. C’est long! Puisque je suis seule
un moment, je vais pouvoir travailler pour lui.
(Elle lire de sous sa jupe une étrange petite
brassière de laine tricotée de toutes les couleurs.) Il
aura chaud là-dedans, le chéri. C’est qu’il vient
en plein hiver, et c’est délicat, les tout petits.
Que je me réjouis de le voir ! Je suis heureuse
d’avoir un petit à moi. J’avais tant prié le bon
Dieu pour cela. Et je ne pourrai le voir qu’en
cachette, le pauvre petit, mais je le verrai sou¬
vent, je ferai n’importe quoi pour cela, je saurai
bien m’arranger. Oh ! que je vais l’embrasser, le
dorloter, le câliner, le chérubin ! ( Elle travaille ,
quelqu'un passe devant la fenêtre.) Ah ! le père
Raffet. Comme il se traîne ! Il a au moins
soixante-dix ans. C’est lui qui a remplacé Célestin !
Entre M. Bourrai par la droite , M lle Bourrai
remet vite la brassière sous sa jupe.
M. BOURRAT. — Tiens, ta mère n’est pas là?
M lle BOURRAT. — Maman est dans sa cham¬
bre avec Victoire. D’habitude on reçoit Victoire
O
ici, mais maintenant je ne dois plus, voir per¬
sonne.
M. BOURRA T , inquiet et regardant la porte. —
Il fait mauvais temps. Je suis fatigué. Je suis
revenu de Valleyres à pied.
M lle BO U RR A T. — Pourquoi ne vous asseyez-
vous pas, papa?
M. BOURRAT , inquiet.
guère le temps.
je n’ai
Euh !
MADEMOISELLE BOURRAT
M lle BOURRAT. — Je suis seule.
M. BOURRAT. - — Je vois, je vois. Ta mère
en aura pour un moment avec Victoire, c’est
vrai.
M lle BOURRAT. — Oui, pour une demi-
heure. Elle me l’a dit. Pourquoi garde-f-eJle Vic¬
toire si longtemps?
M. BOURRAT , vivement. — Oh ! moi, je ne
sais pas ; il n’y a pas de raison, en effet. (S’gts-
seyani.) Je n’ai plus de jambes, fifîlle, je vieillis.
M lle BOURRAT . — Mon pauvre papa ! Et
vous êtes revenu à pied de Valleyres?
M. BOURRAT. — Il faut bien, puisque nous
nous sommes défaits de notre vieux César.
M ne BOURRAT. — Il était vieux, mais il
allait encore bien, je n’avais pas remarqué qu’il
fût boiteux. Pourquoi l’a-t-on vendu?
M. BOURRAT. — C’est ta mère qui l’a voulu.
Elle est très intelligente, ta mère.
M lle BOURRAT. — Mais je croyais que vous
alliez en acheter un autre aujourd’hui, papa?
M. BOURRAT. — Oh ! non ! plus tard seule¬
ment, au commencement de l’année. Ta mère
ne te l'a pas expliqué?
M lle BOURRAT. — Maman ne m’explique
rien, je ne sais rien, elle ne me parle pas.
M . BOURRAT , avec un mouvement vers sa
fille. — Ma pauvre... (Il s'arrête court et regarde
la porle. Pendant tonie la scène, il est inquiet ainsi
et se tourne fréquemment vers la porte.) Vois-tu,
fifîlle, ta mère sait mieux que nous ce qu’il faut
faire; elle sait toujours ce qu’il faut faire : il faut
avoir de la patience. Ce sera bientôt fini.
M Ue BOURRAT. — Oui, ça, je le sais.
M. Bourrai se lève et se dirige vers la porte.
M ile BOURRAT. — Vous vous en allez déjà',
papa?
M. BOURRAT. — Je vais me changer.
M lle BOURRAT. — Restez un peu. C’est la
première fois que je vous vois seul depuis...
M. BOURRA.T. — Est-ce vrai?
Mue BOURRAT. — Oui, papa.
M . BOURRAT. — Les choses ne s’arrangent
pas pour ça. Et puis, tu es toujours avec ta mère.
M lle BOURRAT. — Elle me garde.
M. Bourrai , s'assied sur le bord d'une chaise ,
faisant toujours attention à la porte,
M lle BOURRAT. — Papa, j’aimerais vous
demander quelque chose ?
M. BOURRAT. — Demande, fîfîlle; si je peux
te répondre, je te répondrai.
M ïle BO U RR A T, bas. — C’est que je n’ose pas.
M. BOURRAT. — Alors ! (Un silence .)
M ne BOURRAT , avec émotion. — J’aimerais
tant savoir, mais je n’ose pas...
M. BOURRAT , ému. — Voyons, fifille.
M lle BOURRAT y pouvant à peine parler. —
Je voudrais savoir... si je... le verrai souvent.
M. BOURRAT. ~ Oui?
MH e BOURRAT. — Le... le petit.
M. BOURRAT. — Ah ! (Un silence.)
M lle BOURRAT. — Répondez-moi, papa.
M. BOURRAT , nerveusement. — Je ne sais
nas. fifille, ie ne sais rien, moi. tu comnrends.
MADEMOISELLE BOURRAT
69
rien de rien, c’est ta mère qui arrange tout, qui
sait tout.
M lle BOURRAT. — Mais vous savez aussi,
elle vous l’a dit à vous.
M. BOURRAT , avec haie. — Non, non, elle ne
m’a rien dit, je ne sais rien.
M lle BOURRAT , allant à son père el presque
à genoux devant lui. — Papa, je vous en prie,
dites-le-moi. Je ne peux pas vivre ainsi, je ne
sais rien. Dites-moi que je le verrai souvent.
J’aime tant les petits enfants. Et puis, ce sera le
mien. J’y pense toute la journée, je ne pense qu’à
cela. ïi faut que je sache. Dites-moi.
M. BOURRAT, très agité , se levant. — Je t’en
prie, fifille, caîme-toi, il ne faut pas que je reste,
ici, avec toi. Je ne sais rien, je ne sais rien, et ta
mère pourrait descendre. Elle n’aimerait pas que
nous soyons là ensemble. Adieu, fifille, adieu,
prends patience. Cela ne durera pas. Tu seras
heureuse plus tard. Adieu, fifille. (Il sort vivement
par la porte du fond.)
M Ue BOURRAT. — Je ne saurai rien. Pau¬
vre papa, il m’aime malgré tout, lui, je le sens
bien. Mais il a peur. Moi aussi, j’ai peur. Pourtant
il faut que je sache. Il faut que j’aie du courage.
(.Regardant la pendule.) Quatre heures moins le
quart î (Entre M me Bourrai qui arrive par le cor¬
ridor à droite.) Je le lui demanderai avant que
quatre heures sonnent.
M me BOURRAT , allant reprendre sa place. —
Tu n’as vu personne?
M lle BOURRAT . — Non, maman, sauf papa
qui est rentré.
M me BOURRAT. —Ah ! et il est resté long¬
temps?
M lle BOURRAT. — Il n'a fait que passer.
Un long silence.
M lle BOURRAT, regardant la pendule , à elle-
même. — Quatre heures moins dix, le temps me
dure. Je vais jouer un peu de piano pour me
donner du courage. (Haut.) Maman. (Pas de
réponse. Plus haut.) Maman !
M me BOURRAT, sans lever les yeux de son
ouvrage. — Qu’y a-t-il encore?
M lle BOURRAT. — Est-ce que je puis jouer
du piano, maman?
M me BOURRAT. — Oui, maintenant nous
n’aurons personne cet après-midi.
M lle BOURRAT, allant au piano , à elle-
même. — Je jouerai pendant cinq minutes, et puis
je le lui demanderai.
Elle joue un air de Martha. Elle a à peine joué
quelques mesures que la porte de droite s’ou¬
vre et Von entend la voix de Louisa.
LOUISA. — Madame et Mademoiselle Bour¬
rât de Vermand.
M me Bourrai, en une seconde , est sur ses pieds ,
court à la porte , et, en passant , dit à sa fille ,
à mi-voix :
Ne bouge pas, reste au piano, le dos à la lu¬
mière, assise.
Entrent au salon M me Bourrai de Vermand et
Caroline.
MADEMOISELLE BOURRAT
71
M me BOURRAT , embrassant avec effusion sa
belle-sœur dans la porte même et barrant le passage
à Caroline qui veut aller à sa cousine . — Bonjour,
Marie. Bonjour, Caroline. (Regardant à terre.)
Oh ! mais Caroline, je te prie de t’essuyer un peu
mieux les pieds. On a fait le salon à fond aujour¬
d’hui, et avec cette pluie, rien que de monter le
perron, tu m’apportes de la saleté. Va jusqu’au
paillasson de l’entrée.
CAROLINE. — Je vous demande pardon,
ma tante. (Ella sort, les dames passent au petit
salon.)
M me BOURRAT DE VER MA ND , à M^Bo ur»
rat. — Bonjour, petite.
M Ue BOURRAT , debout, mais sans se tourner.
— Bonjour, ma tante.
M me BOURRAT , intervenant et poussant sa
belle-sœur. — Venez donc vous asseoir. ( Elle la
mène au premier plan, au centre. Bas à sa fille.)
Va à ton métier, tout de suite. (M lle Bourrai
passe derrière et va s’asseoir à son métier, ci gau¬
che.)
Mme BOURRAT , allant à gauche , bas et vile
— Tes bouts de laine?
M lle BOURRAT. — Comment, maman?
(.Rentre Caroline, à droite.)
M me BOURRAT. — Dépêche-toi, tes bouts de
laine sur tes genoux, tous, vite. Elle va s’asseoir
au milieu avec sa belle-sœur. M lle Bourrai com¬
mence à échantillonner des bouts de laine sur ses
genoux.)
CAROLINE , arrivant, à sa cousine. —■ Bon¬
jour, grande chérie. (Elle l’embrasse.)
72
THÉÂTRE
M me BOURRAT DE VERMAND. — Mais,
ma chère Clémence, on entre dans un tombeau
ici, c’est affreux. Comment pouvez-vous vivre
dans cette obscurité? Vos yeux ne vont-ils pas
mieux?
BOURRAT . — Hélas, non, je ne puis
supporter la lumière.
Mme BOURRAT DE VERMAND. — C’est
affreux, que je vous plains î Mais, on ne voit
rien à vos yeux.
M me BOURRAT. — Oui, c’est intérieur.
Mme BOURRAT DE VERMAND. — Votre
cousin Maigret, m’a expliqué, en effet, ce que
c’était, mais ça ne durera pas, paraît-il.
Mme BOURRAT. — Non, ça ne durera pas, le
docteur me l’a promis. Mais c’est long, il faut de
la patience.
Mme BOURRAT DE VERMAND. — Et
votre chère fille, elle ne va pas non plus?
Mme BOURRAT . — Elle a des migraines ter-
tibles. Elle travaille trop, elle n’écoute rien. Elle
va se rendre malade, sûrement, si elle conti¬
nue.
Mme BOURRAT DE VERMAND. — Il faut
absolument qu’elle sorte, qu’elle prenne des
distractions.
M me BOURRAT. — C’est ce que je ne cesse
de lui dire. Mais, vous savez, elle a une tête! Elle
pcf fiîiçtinpp
Mme BOURRAT DE VERMAND . — Je
n’aurais pas cru.
Mme BOURRAT. — Vous ne la connaissez
pas. je ne puis en faire façon.
MADEMOISELLE BOURRAT
73
M rae BOURRAT DE VERMAND . — C’est
affreux, mais ça passera aussi.
M me BOURRAT, — Je l’espère bien.
il T me BOURRAT DE VERMAND, élargissant
le cercle , en reculant son fauteuil de façon à voir
M Ue Bourrai à son métier. — Nous ne restons ici
qu’une minute. Nous étions venu voir si vous
vouliez nous donner votre fille pour aller dire
bonjour aux Lanterle,de Yezins.il estdéjàtard.
CAROLINE. *—* Oh ! oui, ma tante, il faut
qu’elle vienne.
M me BOURRAT . — C’est impossible, je le
regrette beaucoup ; mais il est probable que le
docteur Maigret passera ce soir. II vient assez
souvent pour les migraines de ma fille.
CAROLINE. — Oh ! que c’est dommage !
M me BOURRAT , à mi-voix à sa belle-sœur. —
Ces migraines m’inquiètent.
M™ BO URRA T DE VERMAND. — Quand
j’en ai eu, j’ai pris une tisane que m’a faite la
mère Pidoux, vous savez, la vieille paysanne de
Vermand. C’est souverain. Il faudra que je lui
demande la recette.
CAROLINE, à sa cousine. — Alors ça ne va
pas, ma grande?
Afue BOURRAT , sans réfléchir. — Mais si,
ça va très bien.
CAROLINE. — Pourtant, ces migraines?
Mue BOURRAT. — Ah oui ! j’oubliais, je ne
faisais pas attention à ce que je disais. J’ai ces
migraines ! (Comme récitant une leçon.) Elles sont
terribles. Quand je les ai, je suis obligée de rester
couchée dans l’obscurité. C’est le docteur Maigret
qui a ordonné ce traitement. Il paraît qu’on ne
peut les soigner que par le repos et l’obscurité.
CAROLINE. — Ma pauvre, que je te plains !
{Elle se lève el Vembrasse affectueusement. Tou¬
jours debout devant elle ) C’est que ça ne se voit
pas. Tu as très bonne mine.
BOURRAT , gênée. — En effet.
CAROLINE. — Pauvre rat ! Ce que tu dois
t’ennuyer ! ( Un temps . Silence des deux dames au
premier plan . Caroline passe affectueusement le
bras autour de la taille de M lle Bourrai et Vem¬
brasse encore . Haut.) Mais c’est que tu as en¬
graissé. Tu es énorme, sais-tu bien? (M me Bour¬
rai tressaille. M lle Bourrât, très gênée , se dégage
de Vétreinle de sa cousine. Un silence consterné.)
M lle BOURRAT , balbutiant. — J’engraisse.,
à la campagne...
Mme BOURRAT DE VERMAND, la regar¬
dant. — C’est vrai, elle est très forte.
M m& BOURRAT, vivement. — Parbleu, c’est
une Bourrât. Vous ne pouvez pas la renier. Elle
sera grasse comme tous les Bourrât. Tous les
Bourrât sont gras. Votre mari doit peser au-des¬
sus de deux cents livres,
Mme BOURRAT DE VERMAND. — Mais
non, il ne pèse que cent quatre-vingts:
M me BOURRAT. — Il est énorme. Et vous
ne devez pas être loin de son poids.
^ Mme BOURRAT DE VERMAND, piquée . —
Énorme! énorme !... Évidemment tout le monde,
ne peut pas êt re chat maigre comme dans votre
famille. Les Maigret n’ont que la peau et les
os.
MADEMOISELLE BOURRAT
75
Mme BOURRAT. — J’aime mieux être mai¬
gre. C’est plus sain.
~ Mme BOURRAT DE VERMAND. — Plus
sain ! je me porte aussi bien que vous, je pense.
Et je n’ai pas mal aux yeux. (Elle se relève.) Il
faut que nous partions. Voilà la nuit. Viens,
Caroline. ( S’approchant de M Ue Bourrai .) Ne tra¬
vaille pas trop.
M ue BOURRAT. — Au revoir, ma tante.
(,Monlranl les bouts de laine épars sur ses genoux.)
Vous m’excuserez de ne pas me lever.
M me BOURRAT DE VERMAND . — Mais
oui. Qu’est-ce que tu fais là?
M Ile BOURRAT. — C’est pour un fauteuil. Ça
représente un chien qui tient dans sa gueule le sac
de voyage de son maître. Alors, j’ai besoin de
beaucoup de laines différentes.
Mme BO U RR A T DE VERMAND. — Je com¬
prends, c’est ravissant. Mais ne travaille pas
trop, tu vas te crever les yeux. Au revoir, petite.
CAROLINE. — Au revoir, chérie. (Elle Vem-
brasse.) Soigne-toi bien. Et tâche de n’être pas
malade mardi prochain, comme les deux der¬
nières fois que tu as dû venir à Vermand. Voilà
plus d’un mois qu’on ne t’y a vue.
M lle BOURRAT . — Oh non ! j’espère bien.
Au revoir.
*
Sortent à droite les Irois dames.
M lle BOURRAT. — Ah ! j’ai eu peur ! 11 m’a
semblé que mon cœur cessait de battre. Maman
aussi a eu peur. Elle est devenue pâle. (Regar¬
dant la pendule.) Cinq heures ! C’est l’heure où
maman va à la lingerie. J’ai un quart d’heure
pour travailler pour le cher petit. (Elle tire la
petite brassière de sous sa robe et tricote.) EL
quand maman reviendra, je lui demanderai. (Elle
travaille avec fièvre et n'eniend pas la porte du
milieu au fond s*'ouvrir doucement et Caroline
s'approcher à pas de loup.)
CAROLINE , haut, tout près de M Ue Bourrai.
— Coucou !
M m BOURRAT , saisie , laissant tomber son
ouvrage . — Ah ! c’est toi î (Elle reste paralysée
par l'émotion.)
CAROLINE . — Oui, imagine-toi, que cet im¬
bécile de Justin, qui est à moitié sourd, n’avait
pas compris ce que maman lui avait dit, et avait
dételé. Alors, le temps qu’il attelle, ta mère a
emmené maman à l’office pour lui donner une
recette de cuisine. Moi j’ai dit que j’attendais
sur le perron, et je suis venue vers toi, en me
cachant... Mais, comme tu étais absorbée ! Tu
travaillais si fort que tu ne m’as pas entendu
entrer?
M lle BOURRAT, incapable de bouger , mais
jetant des coups d'œil à la dérobée à la petite bras¬
sière qui est tombée entre elle et Caroline. -— En
effet... en effet... je... je travaillais.
CAROLINE , suivant tes regards de sa cou¬
sine. — Tu as laiss A tomber ton ouvrage. (Elle se
baisse et te ramasse , puis Vétale.) Au nom du ciel,
qu’est-ce que c’est que cela? C’est incroyable.
C’est de toutes les couleurs. Mais c’est que ça a
l'air d’une petite brassière. Jamais je n’ai rien vu
de si drôle ! Non, cette brassière ! (Elle rit. '
MADEMOISELLE BOURRAT
11
M lie BOURRAT, très émue. — Je t’en prie,
Caroline, rends-la moi.
CAROLINE. — Mais qu’as-tu? Tu es toute
tremblante !
M lle BOURRAT. — Oh ! si maman la voyait,
ce serait affreux. Donne-la moi !
CAROLINE , lui donnant la brassière. — Mais
voilà, ma pauvre. Elle est donc toujours bien
terrible, ta mère?
M lle BOURRAT , qui n'a pas repris son sang-
froid. — Il ne faut pas qu’elle sache.
CAROLINE. — Mais quoi? Explique-moi au
moins, à moi,
M ne BOURRAT, égarée. — T’expliquer, à loi ?
Je ne peux pas, je ne peux pas, ne me demande
rien. Je ne sais rien, d’abord, rien.
CAROLINE. — Mais, ma chérie, tu es malade.
Je le vois bien. Te voilà à trembler parce que
je t’ai trouvée en train de tricoter une brassière
pour un bébé. Il n’y a pas de péché à cela. Tu
travailles en cachette de ta mère pour un petit
que tu connais? C’est tout naturel. Je ne te
vendrai pas.
jV/Ue BOURRAT , essouflée. — Oui oui, c’est
ça... Tu as deviné. C’est pour un petit... oui.
pour le petit d’une paysanne près d'ici. Elle
est très pauvre... et malheureuse... je la connais,
et le petit naîtra en hiver. Alors, comme ça,
j’ai pensé que pour ce pauvre petit qui viendra
quand il fait froid, il faudrait lui faire une bonne
brassière de laine.
CAROLINE. — Je te reconnais bien là. Tu es
78
THEATRE
toujours la même. Tu feras une fameuse mère de
famille.
M lle BOURRAT. — Oh oui, j’aimerai mes
enfants !
CAROLINE. — Mais pourquoi ne l’as-tu pas
faite toute blanche, ta brassière? Ce serait plus
. joli. Il aura l’air d’un petit arlequin, ce bébé,
là-dedans. C’est un peu ridicule.
M lle BOURRAT , triste d'abord , puis avec
chaleur . — Tu trouves? Seulement, voilà, je
n’ai pas d’argent à moi, tu sais,et je n’aurais pas
pu acheter de la laine blanche à Valley res. Et
puis, maman l’aurait su. Alors, j’ai imaginé de
prendre des bouts de laine dont je me sers pour
ma tapisserie. Mais il a fallu que je fasse atten¬
tion d’en prendre de toutes les couleurs ; sans
ça, maman se serait vite aperçu qu’il manquait
du blanc ou du bleu... Et ça m’a obligée aussi à
attacher tous ces bouts de laines les uns aux
autres ! Alors la brassière est pleine de nœuds,
C’est difficile à faire et je ne puis travailler que
quelques minutes par jour, quand maman a le
dos tourné. Mais ça ne fait rien ; malgré qu’elle
soit bariolée et pleine de nœuds, elle sera bien
chaude. C’est l’important, tu comprends, parce
que les tout petits, c’est délicat, mais ça ne voit
pas clair. Il sera au chaud pour passer l’hiver.
Il ne prendra pas froid, le petit.
CAROLINE. — Je comprends.
M ile BOURRAT, avec abandon. — Il viendra
à la fin de janvier, paraît-il, c’est un mauvais
moment. Mais il sera bien soigné, je t’en réponds.
D’abord, j’irai le voir très souvent, peut-être
MADEMOISELLE BOURRAT
79
tous les jours, en cachette de maman, bien
entendu. Ce que je m’en vais le dorloter, le
câliner, le petit chéri ! J’en serai folle, tu sais.
Je ne puis plus attendre qu’il vienne. C’est si
long, je compte les jours, ça n’en finit pas. Si
c’est un garçon, il s’appellera Robert, j’aime
beaucoup ce nom ; si c’est une fille, Angélique.
Mais ce sera un garçon, j’en suis sûre.tout à fait
sûre, un bel amour de garçon.
CAROLINE. — Coupe Lu m’amuses î On
dirait qu’il est à toi.
M lle BOURRAT , rappellée à la réalité et très
inquiète. — A moi... non, non, je n’ai rien dit,
rien du tout. Tu te trompes. Ou’est-ce que tu
supposes?
CAROLINE. — Que tu es drôle aujourd’hui 1
Tu t’excites comme ça pour rien. (Se levant.) Je
me sauve ; sans ça, ta mère viendrait m’appeler.
Au revoir, chérie, ne te fatigue pas, tu es énervée,
tu m’inquiètes, il faut te reposer. Et cache bien
ta petite brassière.
M ne BOURRAT . — Sois tranquille. Adieu,
Caroline, merci. ( Caroline sort par te fond.)
M lle BOURRAT , renversée en arrière. — Je
n’en pftis plus... J’ai cru un moment que j’allais
tout dire. (Elle reste accablée.)
Entre M me Bourrai par la droite. Elle va à la
sonnette et sonne , puis se promène de long en
large, absorbée. Entre Louisa.
M me BOUBBAT. — Allumez la lampe.
LOUISA. — Bien, madame. (Elle allume une
lampe qu'elle place sur la labié près de la fenêtre.
80
THEATRE
L’éclairage est donné seulement par la lampe assez
haute ei forte , à abat-jour .)
M me BOURRAT. —■ II est inutile d’allumer
dans le salon.
Sort Louisa. M lle Bourrât tire son métier près de
la lampe. M me Bourrai s’assied de Vautre
côté de la table. Un long silence.
M lle BOURRAT, à elle-même. — Il faut que je
sache. (Un temps. Haut.) Maman !
M me BOURRAT. — Ou’y a-t-il encore? Ne
peux-tu travailler sans parler tout le temps?
M Ue BOURRAT. — Maman, j’aimerais sa¬
voir...
M me BOURRAT. — Tu ne sauras rien du tout.
M lle BOURRAT , prenant son courage. — Il
faut pourtant que je sache, je vous en prie,
maman:est-ce que je pourrai voir souvent mon
bébé plus tard?
M me BOURRAT. — Ah ça, tu es folle I Voir
ton...
M lle BOURRAT. — Mais oui, maman.
M me BOURRA T. — Tais-toi. Je ne comprends
pas comment tu peux parler de cela. Tu n’as
i
donc pas honte, tu es sans pudeur?
M lle BOURRAT. — Je vous promets que je
ne vous demanderai rien d’autre, maman,
jamais. Je vous en supplie... (Elle commence à
pleurer.)
M me BOURRAT. — Pas de scènes, n’est-ce
pas, je n’en veux pas.
M lle BOURRAT. — Maman, maman, je vous
en prie, dites-moi, Je ne sais rien, je ne peux pas
MADEMOISELLE BOURRAT
81
vivre comme cela. J’en mourrai, je vous assure,
j’en mourrai... Pourquoi ne voulez-vous pas me
le dire? A toutes les minutes du jour je me
demande ce que vous ferez de mon petit. Dites-
moi, je vous en prie, si je pourrai le voir sou¬
vent.
M me BOURRAT, tranchante comme une lame
de couleau. — Après tout, j’aime mieux t’enle¬
ver tes illusions tout de suite. Mets-toi bien
dans la tête que c’est la première et dernière
fois que j’ouvre la bouche à ce sujet. Ne me
demande pas d’autres détails, c’est inutile, tu
.n’en auras pas, et souviens-toi de ce que je te
dis maintenant, tu ne verras jamais ton enfant,
jamais !
M ïle BOURRAT , poussant un cri sourd. — Ah!
jamais... jamais !
M me BOURRAT. — Imaginais-tu donc que
j’allais te laisser jouer à la poupée avec cet
enfant? Non vraiment, je me demande ce que
tu as dans la tête. Ce que j’ai à faire pour sauver
notre honneur est assez dangereux pour que
je ne m’expose pas à des risques inutiles.
M lle BOURRAT , atterrée . — Jamais ! Jamais !
M me BOURRAT. — C’est comme ça.
M lle BOURRAT. — C’est cruel, c’est affreux !
Oh ! ce petit !
M me BOURRAT. — Ne t’en prends qu’à toi-
même. Regarde où tu nous as menés, il est bien
temps que tu paies un peu, toi aussi.
jV/ne BOURRAT , pleurant. — Mais où sera-
t-il? Qu’en ferez-vous du pauvre petit? Iln’estpas
coupable, lui. Où le mettrez-vous? Il aura froid.
6
82
THÉÂTRE
c’est l’hiver. Ah ! diles-moi au moins qui le
soignera?
M me BOURRAT. — Non, je ne te le dirai
pas. Tu sais maintenant tout ce que tu dois
jamais savoir. Le reste ne te regarde pas. ( Elle
passe au salon.)
M Ue BOURRAT , pleurant et la suivant. — Ça
ne me regarde pas ! Oh ! maman 1 maman 1
Gomment pouvez-vous dire cela? Mon enfant !...
M me BOURRAT , avec colère et se monlanl
peu à peu jusqu'à la fureur. — Ah ça, crois-tu
donc que c’est pour mon plaisir que je fais tout
cela? Crois-tu donc que ça m’amuse, moi, d’être
emprisonnée ici dans l’obscurité, de ne plus
voir personne, de trembler comme aujourd’hui
quand, par hasard, une visite nous arrive?
Crois-tu donc que c’est facile d’arriver à dissi¬
muler une chose pareille? Il s’en est fallu de
rien que je ne puisse le cacher. Et comment
gagnerons-nous la fin? Réussirai-je jusqu’au
bout? Si je n’avais pas le docteur Maigret pour
cousin, nous serions perdus 3 Où serait la famille
Bourrât? obligée de fuir, de vivre dans la honte !
Nous ferions le sujet de toutes les conversations
haineuses de Valleyres, la joie des journaux
radicaux du département entier p notre nom
honorable serait traîné dans la boue, et tout ca
7 O
parce que toi, misérable, tu... ( Elle bégaie de
fureur) tu... comme une bête... Ah ! tu as eu
tort de m’y faire penser. Tant pis pour toi. Oui,
tu aurais dû mourir de honte, et tu as le front
de réclamer, de te plaindre. Ah, tais-toi, tais-toi.
(Elle marche sur sa fille terrifiée.) Je ne puis plus
MADEMOISELLE BOURRAT
83
supporter de te voir, tu me fais horreur, et je suis
obligée d’être là, à te garder toute la journée.
J’en ai assez. A partir de demain, tu 11 e quitteras
plus ta chambre. Tu m’entends? Je ne veux plus
t’avoir près de moi. (Se reculant et marchant dans
le salon.) Je pense que Lu ne me questionneras
plus, au moins. Tu as compris, maintenant !
Tu m’as mise hors de moi, avec tes questions
stupides. Non, voir ton enfant ! ( Elle revient sur
sa fille.) L’enfant de Célestin ! Parbleu, tu vou¬
drais que je l’embrasse ! Je l’étranglerais plutôt.
Tais-toi, mais tais-toi donc ! (Elle recule de
nouveau, arpente le salon , reprend haleine et se
calme. Par moments , on entend.) J’étouffais !...
Il fallait que ça sortît... Ça va mieux !
Un long silence. M lle Bourrai pleure silencieuse¬
ment, renversée sur sa chaise . On frappe à
la porte.
M me BOUBBAT , criant. — Attendez ! (Bas
à sa fdle.) Essuie tes yeux. Travaille. ( Elle la
pousse dans le petit salon. M me Bourrai , allant
à la porte.) Ou’y a-t-il donc encore?
LOU ISA. — C’est Julie qui a besoin de
Madame.
M me BOUBBAT. — C’est insupportable. Je
n’ai pas une minute de tranquille. J’y vais.
(Revenant à la porte du petit salon.) Et toi,
ne bouge pas d’ici et travaille. (Elle sort à
droite.)
M lle BOUBBAT , la voix brisée pendant la fin
de racle. — C’est fini... Jamais !... Jamais !...
84
THÉÂTRE
Elle reste silencieuse , à réfléchir , longtemps. La
porte de droite s'ouvre. Elle tressaille et se
met à l'ouvrage , sans regarder qui vient.
M. BOURRAT , entrant et regardant sa fille, à
lui-même. — Oh !
M Ue BOURRAT. — C’est vous, papa?
M. BOURRAT. — Mais oui, fifille. (7/ la
regarde et se détourne pour ne pas s'attendrir. La
regardant de nouveau.) C’est long. Tu t’ennuies. Il
faut avoir de la patience, fifille.
M lle BOURRAT. — Merci, papa.
M. BOURRAT , combattant son émotion. — Tu
seras heureuse, plus tard, tu te marieras... {Un
long silence .) Où est ta mère?
M lle BOURRAT. — Elle vient de sortir pour
aller à la cuisine.
M. BOURRAT. — Tu... tu lui as parlé?
M lle BOURRAT. — Oui, papa, je sais main¬
tenant.
M. BOURRAT , ému. — Ah !
Un silence.
M lle BOURRAT. — Papa, je voudrais vous
demander quelque chose,
M. BOURRAT. — Tu sais, petite, moi je ne
sais rien, je ne peux rien te dire. C’est ta mère...
M lle BOURRAT. — Je sais, papa, mais ce que
je veux vous demander, vous pouvez me le
dire.
M. BOURRAT. — Tu crois?
M ne BOURRAT. — Papa, on est malade
quand on a un enfant?
MADEMOISELLE BOURRAT
85
M. BOURRAT , hésitant. — Oh !...-
M lle BOURRAT. — Ne me le cachez pas, je
le sais.
M. BOURRAT. — Oui, un peu... très peu.
M ne BOURRAT. — Pourtant, quelquefois,
n’est-ce pas, on... on meurt en accouchant?
M. BOURRAT, agité. — Tu es folie, tu es folle î
Quelles idées te mets-tu en tête?
M lle BOURRAT . — Vous vous souvenez?
notre cousine Clémentine qui est morte quinze
jours après avoir eu un bébé... Naturellement,
je ne savais pas, moi, mais depuis j’ai réfléchi
beaucoup. J’ai eu le temps, vous comprenez.
Vous ne pouvez pas me dire un mensonge, je
vous en prie. N’est-ce pas, cela arrive quelque¬
fois qu’on meure en ayant un enfant?
M. BOURRAT, très ému, se levant et regardant
une ou deux fois du côté de la porte. —- Ça arrive,
ça arrive, mais c’est très rare, ma pauvre 11 fille,
il ne faut pas t’alarmer. Toi, tu es très robuste,
très vigoureuse.
M lle BOURRAT. — Clémentine aussi était
très forte, mais elle a eu une fièvre et elle est
morte.
M. BOURRAT, se rapprochant d'elle, très ner¬
veux. — C’est un accident, tu comprends, tu
seras très bien soignée. C’est Maigret qui t’accou¬
chera. Je t’en prie, ma petite, ne te mets pas en
tête des idées pareilles. Il ne faut pas avoir peur,
je t’en supplie.
M lle BOURRAT. — Je n’ai pas peur, papa.
M. BOURRAT, tout près d’elle. — Tu n’as pas
peur?
THEATRE
86
jlfiie BOURRAT , Vaiiimni près d'elle. —
J’aimerais tant mourir, papa ! {Elle laisse tom¬
ber la lête sur l'épaule de son père el sanglote. Il
pleure aussi.)
RIDEAU
ACTE IV
On est à la fin d’avril. Il fait beau temps et grand soleil.
Il est trois heures et demie de l’après-midi.
Au lever du rideau , M me Bourrai est assise à sa
labié de travail, Un instant plus tard , M. Bour¬
rai entre par le grand salon gauche. Il s’assied
dans un fauteuil. Un silence.
M. BOURRAT. — A quoi penses-tu, Clé¬
mence?
M me BOURRAT. — Toujours à la même
chose.
M. BOURRAT . — Tu n’as rien trouvé?
M me BOURRAT. — Rien encore. J’ai récrit
à ma cousine Lebret, mais naturellement, ce
Des Aulnôys s’est marié, et il n’y a aucun autre
parti à Magny.
M. BOURRAT. — Si c’était possible, j’aime¬
rais bien que fifîlle se mariât à Valieyres,
M me BOURRAT . — Tu es toujours le même !
Ta fille se mariera où elle pourra. La chose la
plus importante maintenant est qu’elle se marie.
Tu n’as pas remarqué — naturellement, tu ne
remarques rien — qu’elle recommence à être
nerveuse, à ne pas manger, comme l’an dernier
88
THÉÂTRE
à pareille époque. Maigret est positif sur ce point.
Il faut la marier.
M. BOURRAT . — C'est bien difficile, mal¬
heureusement.
M me BOURRAT. — Difficile, difficile, tu n’as
que ce mot-là à la bouche. Parbleu, qu'est-ce
qui est facile, je te le demande? Mais quand on
n’est pas un imbécile, on arrange les choses tout
de même. Je vous ai bien tirés de l’histoire de cet
hiver. Etait-ce facile, cela? Personne n'en a rien
su. Célestin est au diable dans son pays. Le petit
est mort le mois dernier, de dysenterie,paraît-il.
C’est une terrible maladie pour les petits enfants.
Victoire est malade depuis cet hiver et ne s’en
relèvera pas.
M. BOURRAT. — Pauvre Victoire, elle nous
a été bien dévouée.
M me BOURRAT. — Il faut trouver un mari
pour ta fille. Je suis obligée de la surveiller toute
la journée et, pendant ce temps-là, qui s’occupe
de la maison ? Le ménage va à vau-l’eau. Les
domestiques dépensent de l’argent comme si ça
ne coûtait rien. Ah ! i’en ai assez de cette vie.
U
[Un silence ) Ta belle-sœur et Caroline viennent
passer l'après-midi et restent dîner. Est-ce que
tu attends encore M. Allemand aujourd’hui?
M. BOURRAT. — Oui, ma bonne, ie crois.
M me BOURRAT. — Eh bien, tâche de Y expé¬
dier un peu vite. Il commence à m’ennuyer,
M. Allemand, .il est toujours fourré ici mainte¬
nant.
M. BOURRAT. — Mais, ma bonne, c’est toi
qui as voulu qu’il fasse notre arbre généalogique?
I
MADEMOISELLE BOURRAT 89
M me BOURRAT . — Sans doute, mais il
traîne inutilement. Depuis six semaines, il vient
presque tous les jours.
M. BOURRAT. — Il y a beaucoup de docu¬
ments, et puis M. Allemand est un savant, Char¬
les me Ta dit.
Mme BOURRAT. — Un savant ! Penh î S’il
était un savant, il aurait trouvé pour ta famille
des actes plus anciens que ceux qu’il a. 11 ne peut
pas remonter au delà de 1580 pour les Bourrât.
Ça fait pitié ! Il a bien su dénicher pour M me Du-
ret un acte de 1568. Ah ! si c’était moi qui tra¬
vaillais, ça ne traînerait pas.
M. BOURRAT. — Mais, ma bonne, s’il ne
trouve pas des actes plus anciens, il ne peut
pourtant pas en inventer.
M me BOURRAT. — Les actes existent. S’il
cherchait, il les trouverait. ( Elle passe dans le
grand salon où M . Bourrai la suit.) Mais il ne
cherche pas, voilà la vérité, parce qu’il sait que
cela ennuierait M me Duret, si on montrait des
actes prouvant que les Bourrât sont à Valley res
depuis plus longtemps que les Duret. Et comme
M. Allemand passe les soirées du mercredi chez
M me Duret, et qu’il sait où sa crèche est bien
garnie, il n’y a pas de danger qu’il aille indisposer
Mme Duret. contre lui. Tiens, il faut tout t’expli¬
quer, comme à un enfant, tu ne comprends rien.
Entre M lle Bourrai par la droite. Elle porte une
robe claire de mousseline , un peu raide. Elle
a an gros nœud de velours noir dans les che¬
veux.
90
THEATRE
M. BOURRAT. — Que te voilà belle, fl fille !
M Ue BOURRAT. — J’ai mis une robe nou¬
velle. Tante Marie et Caroline viennent dîner.
M me BOURRAT , 1res sèche. — Viens que je
t’examine. (M Ue Bourrât va près d’elle.) Ça ne
va pas mal. ( Tapotant Vétoffe.) Un peu trop d’am¬
pleur sur les hanches. J’avais pourtant recom¬
mandé à la couturière. Tu as déjà les hanches
assez fortes comme cela... ( Regardant la coiffure.)
Ah çà ! qu’est-ce que c’est que ce gros nœud noir
dans les cheveux?
M Ue BOURRAT, gênée. —■ Je le porte tou¬
jours, maman.
M me BOURRAT. — Je ne te Fai jamais vu.
M lle BOURRAT . — C’est parce que vous ne
m’avez pas regardée, mais je le porte tous les
jours, maman.
M me BOURRAT. — Ce n’est pas une raison
pour le mettre aujourd’hui avec une robe claire.
Enlève-le.
M lle BOURRAT , émue. — Maman, je vous en
prie, permettez-moi de le garder.
M me BOURRAT. — Ah çà ! pas d’histoires
pour une niaiserie. Enlève-Ie-moi ce nœud,
M lle BOURRAT. — Pourtant...
M me BOURRAT. — Allons, et donne-le-moi.
(Elle prend le nœud et sort par le jardin ).
A peine est-elle sortie , M iie Bourrai éclate en san¬
glots.
M. BOURRAT , étonné , venant à elle. — Eh
bien, fi fille, qu’as-tu?
MADEMOISELLE BOURRAT
91
M Ue BOURRAT, au milieu de ses larmes .—
J’ai de la peine, papa.
M. BOURRAT .— Mais pourquoi? je ne com¬
prends pas.
M lle BOURRAT, pleurant. — A cause du
ruban que maman m’a pris.
M. BOURRAT. — Mais c’est absurde, fi fille,
c’est- absurde, il faut être raisonnable. Tu en
mettras un autre.
M lle BOURRAT. — Ge ne serait pas la même
chose, papa.
M. BOURRAT. — Mais pourquoi? pourquoi?
(Il s’arrange de façon à ne pas perdre de vue la
porte-fenêtre.)
M Ue BOURRAT, faisant effort pour reprendre
son sang-froid. — Voilà, papa, voilà... Ce noeud
de velours noir... je le portais... pour... pour le
deuil de mon petit, qui est mort, le mois dernier.
M. BOURRAT, ému. — Ah ! je compz'ends.
M lle BOURRAT. — Oui, ca me faisait telle-
' O
ment de peine de ne pouvoir me mettre en deuil
pour mon petit, qui est mort parce qu’on l’a
enlevé à sa maman, bien sûr. Il me semblait qu’il
m’en voudrait là-haut. Alors, j’ai pensé que je
porterais ce ruban noir en souvenir de lui, tou¬
jours, que je ne le quitterais jamais. (Ellepleure.)
M. BOURRAT , très ému. — Ma pauvre fl fille,
ma pauvre fifille...
M Ue BOURRAT. — Écoutez, papa, le bon
Dieu, qui sait tout, me pardonnera de ne pas
porter le deuil de mon enfant, n’est-ce pas? Il
lui expliquera que je n’ai pas même pu garder ce
92
THEATRE
nœud noir en souvenir de lui. ( Elle pleure.)
N’est-ce pas, papa?
M. BOURRAT , ayant peine à retenir ses lar¬
mes. — Mais oui, fifille, pour sûr.
M lle BOURRAT. — Il en aura fait un petit
ange, de cet innocent. Pauvre chéri! Dire que je
ne l’ai jamais vu ! On m’avait endormie, papa.
Il est venu pendant que je dormais. Je n’ai rien
su de lui, je n’ai pas su si c’était un garçon ou
une fille, s’il était beau, où on l’a emmené, si on
l’a baptisé au moins? Pauvre petit, ça vaut
mieux pour lui, mais que ça me fait de la peine !
(Elle pleure.)
M. BOURRAT , très ému. — Ma pauvre fille,
ne pleure plus ! Il ne faut plus y penser, vois-tu,
c’est trop pénible, c’est fini. (La caressant.) Là,
c’est fini, n’est-ce nas? Il faut oublier. Tu te
7 _L
marieras, eu seras heureuse, aie encore un peu de
patience.
M lle BOURRAT . — Oh ! oui, j’aimerais me
marier, quitter Prévoux, je ne puis plus vivre ici,
papa.
M. BOURRAT. — Tu te marieras, va. Mais
c’est difficile, tu comprends. Ta mère s’occupe de
toi.
M lle BOURRAT. — Oh ! je prendrai n’im¬
porte qui, pourvu que je m’en aille, pourvu,
surtout, que je puisse avoir des petits enfants
à moi, que je nourrisse de mon lait, que je berce
dans mes bras, des petits enfants que je garderai
près de moi, loin de Prévoux.
M. BOURRAT. — Ça viendra, fifille,ça vien¬
dra. Aie encore un peu de patience. (La porte de
MADEMOISELLE BOURRAT
93
droite s’ouvre. M. Bourrai saule sur ses pieds ,
inquiet.)
LOU ISA, entrant. — C’est M, le curé. Madame
n’est pas là?
M Ue BOURRAT. — Maman est allée jusqu’au
potager.
M . BOURRAT, allant à la porle-fenêlre. - —
Pourquoi le curé monte-t-il à Prévoux? On ne
le voit ici que deux fois par an ! {A sa fille.)
Essuie-toi bien les yeux, petite. Je vais chercher
ta mère.
M. Bourrai sorl par la porle-fenêlre. Un instant
après entre par la droite M, le curé. C’est
un homme de cinquante ans, cheveux blancs,
d’apparence bonhomme.
LE CURÉ. — Bonjour, ma chère enfant.
Comment allez-vous maintenant? Voilà quinze
jours que je ne vous ai vue.
M lle BOURRAT. — C T est toujours la même
chose, monsieur le curé.
LE CURÉ. — Il faut avoir confiance en Dieu,
ma chère enfant. Votre vie peut changer au
moment où vous vous y attendez le moins, d’un
jour à l’autre, plus tôt que vous ne le pensez. Il
faut prier Dieu, mon enfant.
M lle BOURRAT . — Oh î oui, monsieur le
curé, je le prie bien souvent.
LE CURÉ, lui tapotant la joue. —-Je sais, je
sais, nous pouvons compter sur vous.
Entre vivement M mc Bourrai par la droite.
M me BOURRAT , essoufflée. — On m'a dit que
vous étiez là, monsieur le curé, eï j’accours.
LE CURÉ. — Votre chère fille me tenait com¬
pagnie.
M me BOURRAT, à sa fille. — Tu peux te
retirer, mon enfant. (M Ue Bourrai salue le curé
et sort à gauche.)
LE CURÉ. — Je n’avais pas eu le plaisir de
la voir depuis qu’elle a fait ses Pâques. (Léger
mouvement de recul de M me Bourrai.) Elle va
mieux, beaucoup mieux, elle a eu une si triste
année, la pauvre demoiselle.
M me BOURRAT , avec un peu de gêne . — En
effet.
LE CURÉ. — Et qu’allez -vous en faire main¬
tenant, chère madame?
M me BOURRAT. — Mais, monsieur le curé,
je ne sais.
LE CURÉ. — Ne songez-vous pas à la marier?
La femme chrétienne doit fonder un foyer.
M me BOURRAT. — ; En effet, ma fille se ma¬
riera, ce n’est pas difficile pour elle.
LE CURÉ. — Hélas, chère madame, il est
très difficile de se marier, et de trouver des maris
qui satisfassent aux légitimes exigences d’une
mère vraiment chrétienne. -
M me BOURRAT. — Sans doute, sans doute.
LE CURÉ. — Regardez à Valîeyres. J’ai dans
mes ouailles vingt-trois jeunes filles de la meil¬
leure société à marier, dont plusieurs ont passé
vingt-cinq ans. Mais de jeunes gens, je n’en ai
point.
M me BOURRAT. — Cela est bien vrai, mon-
MADEMOISELLE BOURRAT
95
sieur le curé. Il n’y a plus de jeunes gens à Val-
leyres.
LE CURÉ. — Il y a là de quoi inquiéter une
mère de famille prévoyante comme vous Fêtes.
Je m’intéresse beaucoup à votre fille, chère
madame. C’est une jeune personne si bonne, si
douce, si modeste, d’une foi excellente, je suis
sûr qu’elle ferait une mère de famille parfaite.
M me BOURRAT. — Voyons, monsieur le
curé, je n’aime pas a tourner autour du pot,
comme on dit. Je vais droit à la question. Au¬
riez-vous un parti pour elle?
LE CURÉ. — Mon Dieu, chère madame, un
parti, un parti n’est pas le mot, mais j’ai un mari
à vous proposer.
M me BOURRAT . — Je vous écoute, monsieur
le curé,
LE CURÉ. —Ah J je sais ce que vous allez
me dire. Le jeune homme auquel je pense n’a
pas un nom qui puisse s’égaler à celui des Bour¬
rât. Il n’a pas non plus de fortune ; il n’a qu’une
modeste, une très modeste aisance ; il n’est plus
de la première jeunesse, il a trente-cinq ans, je
sais tout cela, mais enfin, c’est un mari possible
pour votre fille.
Mme BOURRAT. —- Nommez-le, si vous y
êtes autorisé, toutefois.
LE CURÉ. — Mon protégé ignore ma démar¬
che, mais je suis sûr de son assentiment.
M me BOURRAT. — Vous piquez ma curio¬
sité, monsieur le curé. Parlez.
LE CURÉ. — Vous allez vous récrier. Votre
96 THÉÂTRE
premier mot sera non, je le sais. Mais vous réflé¬
chirez, vous réfléchirez...
M me BOURRAT. — Eh bien !
LE CURÉ. — Vous connaissez mon protégé.
Mme BOURRAT. — Je le connais, moi? Je
11 e crois pas.
LE CURÉ. — Si, madame, vous le connaissez,
c’est M. Nicolas Allemand.
M me BOURRAT. — Un professeur de piano
épouser ma fille ! Jamais, vous entendez, jamais*
Je ne sais à quoi vous pensez, monsieur le curé,
mais il ne peut en être question.
LE CURÉ. — Mon Dieu, madame, je conçois
vos sentiments. Mais permet te 2 -moi de vous dire
deux ou trois choses qui seront peut-être de
quelque poids auprès de vous. M. Allemand est
un homme de principes sûrs. Il y a là pour le
bonheur de votre fille une garantie précieuse et
rare, hélas ! de nos jours-. Enfin, M. Allemand a
quelques rentes. Oh ! peu de chose, à peu près
dix-sept cents francs. C’est peu, direz-vous, mais
enfin c’est solide. M. Allemand ne sera jamais
dans le besoin. Il est professeur de piano, c’est
vrai, il ne le sera plus longtemps. Vous savez que
M. Maillefer, le bibliothécaire de Valleyres, est
mourant?
M me BOURRAT. — Il est mourant depuis
des années.
LE CURÉ. — J’ai malheureusement les plus
mauvaises nouvelles à vous donner de lui. Je l’ai
administré la nuit dernière, le pauvre homme. Il
est certain que M. Allemand, qui est un savant,
le remplacera. La place est de quinze cents francs.
MADEMOISELLE BOURRAT
M. Allemand n’aura plus besoin de donner des
leçons de piano. 11 aura une position honorable
et ne sera pas en peine de se marier à Valleyres.
M me BOURRAT. — Ce ne sera pas avec ma
fille, en tout cas.
LE CURÉ. — Je m’intéresse beaucoup au
bonheur de mademoiselle Bourrât. Je vous
l’avoue, je n’aimerais pas à la voir rester vieille
fille comme tant d’autres à Valleyres. Elle a un
cœur si bon, si aimant... Il y a des femmes qui
sont faites pour vivre seules, mais je crois que
la vocation de mademoiselle Bourrât est de se
marier et d’être mère de famille. C’est à cela que
manifestement la destine Dieu qui nous dirige. Il
ne faut pas contrarier les vues de la Providence...
Il y a encore une autre raison, chère madame,
M. Allemand a eu le privilège de donner des le¬
çons de piano à votre chère fille depuis qu’elle est
revenue du couvent. Il s’est attaché à elle.
M rae BOURRAT. — Je vous avoue, monsieur
le curé, que tout cela m’intéresse fort peu.
LE CURÉ, très bonhomme , continuant. — C’est
vous dire, chère madame, avec quelles alarmes
il a vu, l’été dernier, la santé de votre chère fille
s’altérer. (M me Bourrai ne peut réprimer un mou¬
vement et son attitude change . Elle écoute avec un
intérêt intense le curé qui n'a pas Vair de se rendre
compte de l’importance des choses qu’il dit.) Jus¬
qu’en décembre, M. Allemand a donné des leçons
de piano à mademoiselle Bourrât. Puis, lorsqu’il
n’a pu monter à Prévoux, combien de fois ne
s’est-il pas informé auprès de moi de la santé de
votre fille ! J’ai été surpris des facultés vraiment
98
THÉÂTRE
extraordinaires que réveille l’amour* C’est là un
domaine défendu pour nous, des terres inconnues.
Vous vous souvenez de M me de Sévigné, écrivant
à sa fille souffrante : « J’ai mal à votre poitrine. »
Ainsi M. Allemand a souffert les souffrances
mêmes de votre chcre fille ; il a vécu ces jours
pénibles avec vous.
M me BOURRAT , se levant et marchant dans le
salon , à elle-même. — Ah! je comprends, je com¬
prends.
LE CURÉ , se levant. — Je laisse cela à votre
bon cœur, chère madame. M. Allemand doit
monter ici cet après-midi. Vous aurez le temps
de réfléchir et de vous décider. Rappelez-moi au
souvenir de M. Bourrât, je vous prie. Il va pour
sortir. Revenant sur ses pas.) Ah ! j’allais oublier
un détail, oh! sans grande importance, mais enfin
qu’il faut que vous sachiez. Je ne le dis qu’à vous
seule. M. Allemand est enfant naturel,
M me BOURRAT. — C’est complet.
LE CURE. — Mais je sais que son père était
un homme fort respectable, qui a surveillé de
loin l’éducation de son enfant et lui a laissé une
certaine somme en mourant. M. Allemand a été
élevé par des prêtres à Lyon. Au revoir, madame.
M me BOURRAT. — Au revoir, monsieur le
curé. (Le curé sort à droite.)
M me Bourrai marche trois ou quatre fois en si¬
lence à travers le salon. On voit passer M. Bour¬
rai dans le jardin. Elle l'aperçoit , ouvre la
porte-fenêtre et appelle d'une voix impérieuse.
M me BOURRAT , — Ferdinand.
MADEMOISELLE BOURRAT
M. BOURRAT , arrivant. — Voilà, ma bonne.
Qu’y a-t-il? Pourquoi le curé est-il venu?
M me BOURRAT , passant dans le petit salon et
fermant la porte. — Je suis d’une colère ! Non,
c’est inimaginable. Une affaire si bien arrangée,
si secrète. Tout s’écroule. Comment est-ce pos¬
sible? Mais il sait, il n’en faut pas douter, il sait.
M. BOURRAT. — Quoi, ma bonne, quoi? Tu
es toute agitée.
M me BOURRAT. — Ce n’est pas sans raison.
Sais-tu ce que le curé est venu faire ici? II est
venu m’apprendre que M. Allemand savait ce
qui s’était passé ici cet hiver.
M. BOURRAT. — M. Allemand?
M me BOURRAT. — Oui, M. Allemand. Com¬
ment a-t-il fait? Je n’en sais rien. Ah ! c’est
vrai, ta fille a eu une fois un malaise devant lui,
je me souviens, le jour où j’ai appris moi-même...
Et puis, j’ai eu peut-être tort de le laisser venir
ici jusqu’en décembre. Il aura peut-être deviné.,.
Je ne me méfiais pas de lui. Il avait toujours les
yeux baissés. J’aurais dû me souvenir qu’il n’y
a que les gens qui tiennent les yeux baissés qui
voient clair.
M. BOURRAT , après un silence. — Alors?
M me BOURRAT , impatiente. — Alors il y a,
que nous sommes à la merci de M. Allemand.
M. BOURRAT. — A la merci de M. Allemand.
[Un temps.) Ah ! oui, je comprends.
M me BOURRAT. — C’est le moment ! Et
M. Allemand n’a pas perdu son temps. Il de¬
mande la main de ta fille,
M . BOURRAT , — La main de ma fi le !
100
THÉÂTRE
M me BOURRAT , en colère. — La main de ta
fille I Ne répète pas tout le temps mes paroles,
tu m’agaces. Parbleu, ce n’est pas la mienne.
(M. Bourrai reste penaud sans parler.)
M me BOURRAT. — C’est tout ce que tu
trouves?
M. BOURRAT. — Je ne sais pas, moi. Et toi,
qu’en penses-tu?
M me BOURRAT. — Naturellement, tout re¬
tombe sur moi.
M. BOURRAT . — Tu es si intelligente. (Il
réfléchit .) C’est ennuyeux qu’il donne des leçons
de piano, parce que pour nos parents...
M me BOURRAT , Vinterrompant. — Il n’en
donnera plus. Il succède à M. Maillefer qui ne
passera pas la journée.
M. BOURRAT. — Ah ! M, Maillefer ne pas¬
sera pas la journée. C’est très bien, ça, très bien.
M me BOURRAT. — Tu as presque l’air con¬
tent. Non, tu es extraordinaire I
M, BOURRAT. — Mon Dieu, Clémence, j’ai¬
merais mieux que fi fille se mariât à Valleyres
qu’ailleurs.
M me BOURRAT. — Belle raison !
LOU ISA, entrant. — M. Allemand î
M me BOURRAT. — Faites attendre au salon.
Louisa.) J’ai une grande envie de mettre
cette canaille à la porte de Prévoux.
M. BOURRAT. — Fais attention.
M me BOURRAT. — Laisse-moi seule avec
lui. (M. Bourrât reste dans le petit salon à gauche ,
M me Bourrai ouvre la porte à droite.). Bonjour,
monsieur Allemand. •
MADEMOISELLE BOURRAT
Ï01
M. ALLEMAND, les yeux baissés. — Ma¬
dame, j’ai l’honneur de vous saluer. (Il lient à la
main quelques papiers au'il pose sur la table du
salon. M me Bourrai ne répond que par une brève
inclination de tête à son salut. Un silence , puis il
reprend.) J’ai une triste nouvelle à vous annon¬
cer, madame. M. Maillefer, le bibliothécaire, est
mort cet après-midi à deux heures. C’est une
grande perte pour Valleyres. (M me Bourrai ne
répond pas. Un silence. M. Allemand poursuit.)
D’autre part, j’ai eu la bonne fortune,car je con¬
sidère cela comme une véritable bonne fortune,
de mettre la main sur un acte très ancien au nom
des Bourrât. (Il attend un instant. M me Bourrai
ne bronche pas. Il continue.) L’acte est de 1510.
M me BOURRAT , malgré elle. — De 1510 !
M. ALLEMAND. — Je n’ai pas besoin de vous
rappeler que l’acte le plus ancien au nom des
Duret est de 1568 et qu’ainsi les Bourrât les
battent de cinquante-huit ans.
M me BOURRAT, marchant à travers le salon
un instant, puis venant à M. Allemand. — J’ai eu
la visite aujourd’hui de M. le curé.
M. ALLEMAND. — C’est un saint homme.
M me BOURRAT. — Je ne sais pas biaiser. Il
m’a parlé de vous. (Avec de la colère dans la voix.)
Mais j’aimerais vous entendre répéter vous-
même ce qu’il m’a dit. (Elle s’assied à la table et
fixe des yeux M. Allemand.) Je vous écoute, mon¬
sieur Allemand.
M. ALLEMAND , gêné, tousse , —- un temps. —
Je ne sais pas ce que M. le curé a dit, mais
j’approuve à l’avance chacune de ses paroles.
102
THEATRE
M me BOURRAT . — Pas d'échappatoire. Par¬
lez, monsieur Allemand, parlez vous-même.
M. ALLEMAND , avec embarras. — M. le curé
vous aura dit le grand respect que j’ai pour votre
famille, madame, la plus ancienne de Valleyres.
Et vous avez compris quelles ont été, l’hiver
dernier, mes angoisses, mes craintes. (Un temps
assez long. Il lient les yeux baissés, M me Bourrai
le regarde fixement.) Il vous aura dit aussi ma joie
à voir le rétablissement si heureux de made¬
moiselle votre fille, et mon vif désir, à l’avenir,
d’assurer le bonheur de mademoiselle Bourrât.
M me BOURRAT , se levant. — Je vous entends.
(Elle marche de long en large dans le salon , puis
elle revient à M. Allemand.) Monsieur Allemand,
vous êtes un homme intelligent, par conséquent
je n’ai pas besoin de vous dire que je rêvais pour
ma fille un autre mari que vous. J’ai même
éprouvé, lorsque j’ai entendu le curé me parler
de vous, un sentiment de répulsion... Mais je suis
intelligente aussi, monsieur Allemand, et lors¬
qu’une chose est nécessaire, quelque désagréable
qu’elle soit, je l’accepte. Je vous accorde donc la
main de ma fille.
M. Bourrai qui a écoulé à la porte sort- du pelil
salon par le corridor.
M. ALLEMAND. — Madame, je ne sais com¬
ment vous remercier.
M me BOURRAT, avec colère. — Ne me re¬
merciez pas, monsieur Allemand, ne me remer¬
ciez pas.
M lle Bourrai entre par le jardin.
MADEMOISELLE BOURRAT 103
M. ALLEMAND , saluant. — Mademoiselle 1
M me BOURRAT. — Entrez au petit salon,
monsieur Allemand, j’ai à parler à ma fille. Vous
y trouverez les documents que mon mari a pré¬
parés. (M. Allemand s’incline et sort à gauche.)
M me BOURRAT. —M. Allemand veut t’épou¬
ser î
M lle BOURRAT. — M. Allemand!
M me BOURRAT. — Il va sans dire qu’en
d’autres circonstances j’aurais claqué la porte
au nez de cet insolent personnage. Mais il se
trouve que M. Allemand est au courant de ce qui
s’est passé ici P hiver dernier..
Mue BOURRAT. — M. Allemand sait...
M me BOURRAT. — Oui. M. Allemand sait,
comme tu dis. Alors, j’ai été obligée d’accepter.
Ce mariage, il est inutile de le dire, ne me satis¬
fait pas. Je f accepte, parce que je ne puis faire
autrement. Ce qui arrive aujourd’hui est la suite
de ta faute. (Un temps.) 11 est entendu que
M. Allemand ne donnera plus de leçons de piano.
Il va remplacer M. Maillefer à la bibliothèque de
Valleyres. (Réfléchissant.) Ah ! il faut que je voie
ton père avant qu’il parle affaires à M. Allemand.
Sais-tu où il est?
M Ue BOURRAT. — Je ne sais pas maman.
M me BOURRAT. — Je vais le chercher, reste
ici. ( Elle sort à droite.)
M lle BOURRA T. — M. Allemand, m’épouser !
Et il saurait tout ! Ce n’est pas possible ; il serait
trop bon. Maman se trompe.
Entre discrètement M. Allemand par ta gauche.
M. ALLEMAND. — Ah î vous êtes seule, ma¬
demoiselle, J’avris oublié quelques papiers sur
la table. (Il s'avance el prend le rouleau de papier
sur la table. M lle Bourrai , très gênée el baissant
les yeux , s'écarte un peu.)
M. ALLEMAND. — Madame votre mère vous
a parlé?
M Ue BOURRAT , même jeu. Oui, mon¬
sieur.
M. ALLEMAND. — Serais-je assez heureux
pour vous voir consentir ?...
M ne BOURRAT , même jeu. —C’est donc vrai,
vous voulez bien m’épouser ?
M. ALLEMAND. — C’est mon plus cher
désir.
M lle BOURRAT , avec beaucoup d'embarras. —
Et pourtant vous savez tout?
M. ALLEMAND. — Je ne sais rien, made¬
moiselle, je ne sais rien,
M Ue BOURRAT , même jeu. — Mais maman
disait...
M. ALLEMAND. — Madame votre mère fait
erreur. Je sais seulement que vous avez été souf¬
frante et que, grâce à Dieu, vous êtes aujour¬
d’hui tout à fait rétablie. ■ __
M 11 ? BOURRAT , même jeu. — Ah ! ( Un temps
puis, levant les yeux enfin et avec élan.) Vous êtes
très bon, monsieur Allemand,
M. ALLEMAND. — Alors vous consentez à
quitter vos parents et cette belle maison de Pré-
voux?
M lle BOURRAT , avec chaleur. — Oh î oui,
monsieur.
MADEMOISELLE BOURRAT
105
M. ALLEMAND , lui prenant la main. — Je
suis le plus heureux des hommes.
M me BOURRAT , entrant vivement par la
droite. — Je ne puis mettre la main sur ton père.
Il n’est jamais là quand on a besoin de lui, ( Aper¬
cevant M. Allemand.) Ah ! c’est comme ça que
vous travaillez?
M. ALLEMAND. — J’avais oublié quelques
papiers sur la table ici.
M mQ BOURRAT. — Inutile de chercher des
prétextes avec moi. Dites donc, venez un peu ici,
monsieur Allemand. ( Elle le lire dans le salon à
gauche.) Vous avez trente-cinq ans?
M. ALLEMAND. — Oui, madame.
M me BOURRAT. — Vous êtes né en... 1860,
à Lyon, n’est-ce pas? Vous n’avez parlé à per¬
sonne ici de votre naissance?
M. ALLEMAND . — A personne, sauf à M. le
curé, bien entendu.
Mme BOURRAT. — Bien. N’est-ce pas en
1859 qu’il y a eu à Lyon une grande exposition
rétrospective de soieries qui a été inaugurée par
l’Empereur, l’Impératrice, le prince Napoléon,
et toute la cour?
M. ALLEMAND. — Je ne sais pas, madame.
Mme BOURRAT. — Oui, c’est bien en 1859,
j’y étais avec mes parents. C’est très bien.
LOU ISA, entrant à droite. — Ces dames de
Vermand,
Entrent M me Bourrai de Vermand et Caroline au
grand salon où passent M rae Bourrai et M. Al¬
lemand.
106
THÉÂTRE
M me BOURRAT DE VERMAND. — Bon¬
jour, Clémence.
CAROLINE , embrassant sa cousine. — Bon¬
jour, chérie.
M me BOURRAT DE VERMAND. — Ah î
M. Allemand. (Elle le salue.)
M me BOURRAT. — Marie, j’ai le plaisir de
vous présenter mon futur gendre.
BOURRAT DE VERMAND. — Que
dites-vous, Clémence?... M. Allemand ! ( Elle a
peine à reprendre sa respiration.) Monsieur... Tous
mes compliments ! Je ne soupçonnais pas, en
vérité... Ah ! quelle journée !
M me BOURRAT. — M. Allemand nous fait
le plaisir de dîner ce soir avec nous.
CAROLINE , à M u& Bourrai, à gauche. — Que
je suis contente, chérie, que je suis contente !
C’est vrai?
M lle BOURRAT. — Mais oui, c’est vrai.
M. ALLEMAND, s'inclinant. — Mademoi¬
selle...
M me BOURRAT, entraînant sa belle-sœur au
pelil salon en lui montrant un siège (1).— Asseyez-
vous Marie.
M™ BOURRAT DE VERMAND, encore
loule émue. — Est-ce possible, Clémence?
CAROLINE, au salon, tendant la main à
M. Allemand. — Je suis très contente, monsieur.
Mme BO U RR A T DE VERMAND. — M. Al¬
lemand, votre gendre?
M. ALLEMAND. — Mademoiselle !
I. Jusqu'à la fin del'ade la couvertsalion se poursuit en même
temps dans le grand et le petit salon.
MADEMOISELLE BOURRAT
107
M me BOURRAT. — Vous m’en voyez très
heureuse. Il y a longtemps que j’y avais pensé,
mais imaginez-vous que c’est tout un roman.
Mme BOURRAT DE VERMAND. — Un
roman I
CAROLINE , au salon. — Ah ! ma chérie...
M me BOURRAT. — Mais oui, M. Allemand
n’est pas ce que nous pensions.
CAROLINE, continuant . — C’est merveilleux.
M me BOURRAT. continuant. — il. a des ren-
tes.
Mme BOURRAT DE VERMAND , stupé¬
faite. — Des rentes?
Mme BOURRAT. —- Oui, ma bonne, des ren¬
tes.
CAROLINE. —■ Et vous habiterez Valley res?
Mme BOURRAT DE VERMAND. — Je n’en
reviens pas ! Mais les leçons de piano?
M. ALLEMAND. — J’ai en vue un apparte¬
ment.
M me BOURRAT. — Ah ! voilà où le roman
commence. Pour pénétrer dans le monde de
Valleyres, et pour connaître les jeunes filles,
M. Allemand eut l’idée d’utiliser ses talents pour
la musique et de donner des leçons de piano.
M. ALLEMAND. — Oui, près de la maison
de madame votre tante.
Mme BOURRAT. — Maintenant qu’il a fixé
son choix, il renonce, cela va sans dire, à des
leçons inutiles,
M me BOURRAT DE VERMAND. — Ah !
que c’est romanesque ! Oue me dites-vous là, ma
chère?
108
THEATRE
CAROLINE. — Quand se fera le mariage?
M me BOURRAT DE VERMAND. — Qui
est-il?
M lle BOURRAT. — Maman a dit, très pro-
chain Gmëiit
Mme BOURRAT DE VERMAND. — Où
habitent ses parents?
CAROLINE . — Je serai demoiselle d’hon¬
neur?
M mc BOURRAT. — M. Allemand n’a plus ses
parents. II y a un mystère sur sa naissance. C’est
un secret.
CAROLINE. — J ’adore les mariages à la cam¬
pagne.
M me BOURRAT. — Mais vous êtes de la fa-
*
mille, je puis vous le dire, M. Allemand est
enfant naturel.
M me BOURRAT DE VERMAND. — Ce
n’est pas possible?
M me BOURRAT . — Il y a eu de sérieuses rai¬
sons...
CAROLINE. — S’il fait beau, nous irons à
pied à l’église.
Mme BOURRAT. —Des raisons d’État qui
ont empêché son père de le reconnaître. M. Alle¬
mand est né à Lyon en 1860, moins d’une année
après l’ouverture de l’Exposition rétrospective
des soieries inaugurée par l’Empereur, assisté
de son cousin le prince Napoléon.
M me BO U RR A T DE VERMAND. — J’avoue
que je ne vois pas le rapport.
M lle BOURRAT. — Oui, de belles fleurs.
Mme BOURRAT. — Je ne sais si je puis vous
MADEMOISELLE BOURRAT
109
en dire plus long. C’est si grave. Il faut que cela
reste absolument entre nous.
M. ALLEMAND. — Je poursuivrai mes étu¬
des historiques...
M me BOURRAT DE VERMAND. — Je vous
le promets, Clémence.
M\ ALLEMAND. — Avec plus de loisirs.
M me BOURRAT , se penche à Voreille de sa
belle-sœur el lui murmure quelques mois.
M me BOURRAT DE VERMAND , les yeux
écarquillés . — Oh ! oh î oh !
M lle BO U RR A 7\ — Oh oui, Caroline !
M me BOURRAT DE VERMAND, — J’ai
toujours pensé qu’il le rappelait un peu, quelque
chose dans la démarche, n’est-ce pas?
M me BOURRAT. — En effet. Mais vous
m’avez juré le secret.
CAROLINE . — De la belle musique.
Mme BOURRAT DE VERMAND. — Vous
pouvez compter sur moi.
CAROLINE. — Les enfants de Marie...
M me BOURRAT DE VERMAND. — Ah !
que c’est intéressant ! Clémence, il n’y a qu’à
vous que des choses pareilles arrivent. (Elle va à
la porte du salon ei regarde M. Allemand.) C’est
frajipant !
Entre M. Bourrai par le corridor.
Mme BOURRAT. — Ah ! te voilà, je t’ai
cherché partout.
M me BOURRAT DE VERMAND , courant
à lui. — Mon cher Ferdinand, permettez-moi de
vous embrasser.
110
THEATRE
CAROLINE . — II faut absolument, qu’il fasse
beau temps.
Mme BOURRAT DE VERMAND. — Je suis
si heureuse. (EUe Vembrasse.) Et que c’est inté¬
ressant ! Clémence m’a tout dit, tout,
M. BOURRAT. — Merci, Marie, merci, mais
je ne vois pas...
M me BOURRAT , le Tirant à gauche. — Un
instant !
CAROLINE. — Tu seras ravissante en blanc.
M me BOURRAT. — Tu vas parler d’afïaires
à M. Allemand.
■ M. ALLEMAND . — Ce sera un grand jour.
M me Bourrai de Vermand s’est rapprochée un
peu de M . Allemand qu’elle ne cesse de re¬
garder.
* 5
M me BOURRAT. — Inutile de mentionner les
trois mille francs de rente.
M. BOURRAT. —- Tu crois? Pourtant... C’est
difficile. On le sait.
Mue BOURRAT. — Qui... oui...
M me BOURRAT. — M. Allemand est de
goûts très modestes. Il a toujours vécu simple¬
ment. Il est mauvais à son âge de changer d’ha¬
bitudes.
M lle BOURRAT . — Ce sera ton tour, main¬
tenant? *
M mc BOURRAT. — La ferme de Vertbois
suffit amplement.
M. BOURRAT. — Ce sera comme tu voudras,
ma bonne.
M me BOURRAT DE VERMAND, revenant
MADEMOISELLE BOURRAT
à eux . — Je l’ai bien regardé. C’est frappant.
M me BOURRAT. — N’est-ce pas, Marie?
M me BQ U RR A T DE VERMAND. — Il faut
absolument que c lui parle. (Elle va à M. Alle¬
mand dans le salon.)
M. BOURRAT , à sa femme. — Et fi fille est
contente?
BOURRAT DE VERMAND. — Vous
êtes né à Lyon?
La femme de chambre el la cuisinière sonl à la
porte du corridor qu'elles entrebâillent et re¬
gardent dans le salon.
LOU ISA. — Comme Mademoiselle a bonne
mine !
M me BOURRAT. — Je ne le lui ai pas de¬
mandé. Si elle n’est pas une ingrate, elle me
remerciera de tout ce que j’ai fait pour elle.
LA CUISINIÈRE . — Ce sera un beau couple.
M me BOURRAT. — Elle est la première des
jeunes filles de sa génération qui se marie.
On entend des voix successives dans le corridor el
dans le salon où sont rentrés M.elM me Bour¬
rai :
Quelle surprise à Valleyres !
Les. demoiselles d’honneur I
Un grand dîner !
En rose, oui, ma chérie... je serai très flattée !
Quel âge a-t-il?
Je l’ai connue toute petite*!
Elle a b ien mérité son bonheur
C’est un homme excellent !
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LA FILLE PERDUE
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l
PRÉFACE
J’ai écrit cette pièce en février 1922 sur les
bords de la Méditerranée, à Gagnes. J’y pen¬
sais depuis longtemps. Le sujet me paraissait
propre à être traité d’une façon dramatique.
Je le voyais dans mon esprit comme une
suite de scènes s’enchaînant et menant le
spectateur par une pente nécessaire de l’expo¬
sition au nœud de la pièce, puis à son dénoue¬
ment. Il n’était pas besoin ici de s’attarder à
la peinture minutieuse d’un milieu ou d’une
société ; les caractères eux-mêmes étaient
aussi généraux que possible. Il suffisait de
prendre des êtres droits, sains, courageux,
éloignés de toute exagération, sincères envers
eux-mêmes et envers les autres, et de les
placer soudain dans une action tragique.
En somme, les seuls moyens de la tragédie
classique devaient être employés. Cela était
bien séduisant. J’y rêvai à loisir pendant
plusieurs mois.
Je savais que le sujet de la Fille perdue
écarterait de moi les directeurs et que j’avais
peu de chances d’être joué. J’avais fait vingt
ans auparavant cette Mademoiselle Bourrât
dont j’ai raconté l’histoire. On me disait alors:
« Quatre actes sur cette triste aventure! Vous
cherchez la difficulté ! » Et personne n’en
avait voulu. Que dirait-on de la Fille perdue
quand on en saurait le thème? Faudrait-il
attendre vingt ans encore? je n’en ai plus
guère le temps. Peu importe. Un sujet s’im¬
posait à moi. Je ne me libérerais qu’en le
traitant.
J’avais pensé longtemps à la Fille perdue.
Je l’écrivis avec rapidité bien que le métier
fût nouveau pour moi. Je venais de publier
une série de romans, Ariane , Quand la terre
trembla , Y Amour en Russie. Il fallait changer
de méthode. Tout en travaillant je ne cessais
de réfléchir sur les points communs et su*r
les différences qu’il y a entre l’art du roman
et celui du théâtre.
Le romancier et l’auteur dramatique s’oc¬
cupent et se préoccupent du public qu’ils au¬
ront. Y a-t-il des gens naïfs pour croire
qu’un écrivain ne songe pas à ses lecteurs?
Qu’est-ce.que cette tour d’ivoire où s’enferme
le poète? Qui a jamais vu une tour d’ivoire?
Cette image saugrenue ne l’est pas plus que
l’idée qu’elle veut représenter. A la minute
où l’écrivain prend la plume et donne une
forme concrète à ses idées, il cherche à plaire,
à émouvoir, à convaincre. S’il méprise le pu-
PRÉFACE
117
blic de son temps, c’est, par-dessus lui, à la
postérité qu’il s’adresse, à la postérité qui
le vengera du dédain de ses contemporains.
Il a tort, du reste, de mépriser les gens avec
lesquels il vit» Les connaît-il seulement? Il
leur a vu donner des preuves de mauvais
goût. Mais il en a toujours été ainsi et au
siècle de Louis XIV, le public — une élite
pourtant — n’était pas plus raiïîné que ce¬
lui d’aujourd’hui. Les déboires de Racine en
disent long là-dessus. Heureusement il y a,
à chaque époque, des honnêtes gens dégoûtés
par la médiocrité de ce qu’on leur ofïre et
prêts à aimer une œuvre nouvelle et forte. En
vérité, l’écrivain se fait de ses lecteurs une
idée plus ou moins haute suivant qu’il a lui-
même une âme élevée ou basse.
Seulement le romancier et le dramaturge
ne s’adressent pas au même public. Le ro¬
mancier gagne ses lecteurs un à un. Le
lecteur est seul au coin du feu près d’une
lampe amie et il reste maître de disposer
cle son temps à sa guise. Peut-être met¬
tra-t-il une douzaine de demi-heures en
autant de jours à achever le livre de son
choix, peut-être une nuit seulement. II le
ferme pour s’abandonner aux émotions éveil¬
lées en lui ; il le rouvre quand il en a envie.
Le romancier à une page de distance emporte
son lecteur à cent lieues ; il flâne s’il le juge
118
PRÉFACE
utile ; il sc hâte au besoin ; un « blanc » dans
le texte peut être plus chargé de sens qu’une
page entière ; une brusque coupure en dit
plus qu’un chapitre (le fameux « Il voyagea »
de VEducation sentimentale). Il emploie les
moyens qui lui plaisent pourvu qu’il pro¬
duise l’effet voulu. Le temps ne fait rien à
l’affaire. Lent pages pour la Princesse de Clè-
ves. Dix volumes pour les Misérables.
Mais l’auteur dramatique ! Le temps lui
est strictement mesuré et il est toujours le
même î On lui accorde deux heures et demie.
Il lui faut en ces brefs moments prendre un
spectateur distrait, lui présenter ses person¬
nages, exposer son sujet, le développer et
conclure. II doit capter l’attention du public
et ne pas la lâcher. S’il la perd un instant, il a
mille peines à la retrouver. Du reste, il n’en
a pas le loisir. Le temps est sur lui et le
talonne. Chaque réplique marque une étape
vers un dénouement pressenti et inévitable.
11 doit être compris tout de suite ; on ne lui
passe aucune fantaisie ; on ne lui fait aucun
crédit. Où sont les longues flâneries du roman?
Mais cela n’est rien encore. A qui s’adresse-
t-il? Est-ce à cet homme isolé, de loisir,
d’esprit libre qui prend un roman à son
heure ?
Non, il ne s’adresse pas à un homme, mais
à une collectivité ; il écrit pour ce monstre
PRÉFACE
119
redoutable, la foule. Alors tout change. Ces
cinq cents ou mille personnes, auxquelles
vous pourriez faire lire individuellement des
œuvres hardies, ont, lorsqu’elles sont réu¬
nies, des susceptibilités, des pudeurs, des
préjugés nouveaux. Chaque spectateur aliène
une partie de sa personnalité et prend pour
quelques heures des façons de sentir et de
penser plus communes qui sont propres à la
foule. Dans le roman on peut aborder les
thèmes les plus audacieux. Au théâtre, il est
des sujets défendus. Voit-on l’œuvre de Mar¬
cel Proust sur la scène? N’étais-je pas tombé
avec la Fille perdue sur un sujet interdit? Le
fait que personne ne l’avait traité jusqu’à ce
jour semblait me dire: « Ici, Tonne passe pas.»
On ne peut écrire une seule réplique
d’une pièce sans chercher à imaginer com¬
ment elle sera accueillie par le monstre aux
mille têtes de l’autre côté de la rampe. Il faut
trouver à chaque instant le point commun
de sensibilité entre M. le duc de X...,
de l’Académie française, et votre manucure.
On peut braver ce monstre, il est vrai, mais
ce n ? est qu’une façon, plus subtile peut-être,
d’atteindre le seul but que se propose l’au¬
teur dramatique qui est de gagner le public
et de le forcer à suivre la voie qu’il lui trace.
Oui, peut-être ici la foule qui est femme par
sa nervosité, ses faiblesses et ses cnthousias-
120
PRÉFACE
mes, la foule désire-t-elle sentir peser sur
elle une force. Peut-être cherche-t-elle un
maître à qui se donner. Mais T entreprise
est périlleuse. Pour un mot qui la choque, la
foule qui était prête à s’agenouiller se révolte
et vous déchire.
Aussi le métier de l’auteur dramatique sur¬
passe-t-il mille fois en difficultés celui du
romancier. Un chef-d’œuvre sur la scène,
voilà une réussite rare. Combien en compte-
t-on dans la littérature française? Deux
douzaines peut-être. Et le xix e siècle qui
peut présenter cent romans admirables nous
laissera quelques pièces de théâtre à peine et
un seul chef-d’œuvre la Parisienne d’Henri
Becque, mort dans la pauvreté.
Avec ces idées dans la tête, comment ai-je
pu me mettre à écrire la Fille perdue ? Je
savais à l’avance que cette pièce « ne ferait
pas d’argent», mots redoutables auxquels fré¬
missent les auteurs dramatiques. Alors quoi?
(d’amour sans plus du vert laurier»? Comment
espérer le cueillir en un terrain si escarpé et si
rude? Je me mis pourtant à la besogne, parce
qu’il faut envisager le développement de sa
vie comme une série d’expériences instruc¬
tives dont chacune, si insignifiante qu’elle
puisse être en soi, a son utilité et vient prendre
sa place dans l’ensemble d’une œuvre dont
le sens et la portée nous échappent.
PRÉFACE
121
Me voici donc devant mon papier pour
traiter ce sujet terrible. Je suis dans la lu¬
mière aveuglante de la scène et, à chaque
réplique, je vois par-dessus la rampe dans
l’ombre cinq cents visages tendus vers moi.
Il y a là cinq cents spectateurs qu’il faut
gagner du premier jusqu’au dernier et qu’il
faut monter à un tel degré d’émotion qu’ils
acceptent sans protester et même avec sou¬
lagement le dénouement que je veux leur
imposer, dénouement que pas un seul, à
l’avance, n’est prêt à admettre. Eh ! voilà
une difficulté à vaincre !
Comment se tirer de là? A force de vérité
et d’humanité. Que les personnages à chaque
fois disent justement ce qu’ils ont à dire ;
qu’il n’y ait aucun flottement dans leur
pensée et il n’y en aura pas dans le public ;
qu’ils apparaissent simples, émus, sincères,
qu’ils souffrent vraiment, et les spectateurs
souffriront avec eux. Ce n’est qu’ainsi que je
puis gagner la partie. Si je mets sur la scène
des personnages de convention, comment le
public supporterait-il de les voir prendre
une décision si contraire aux règles rigides,
non seulement du théâtre, mais de notre
société ?
Un critique, M. Rivoire, cherchant les rai¬
sons pour lesquelles ma pièce n’a pas été
arrêtée par l’indignation du public (toujours
l’idée préconçue chez les critiques que, comme
ce sujet n’a pas été traité jusqu’à présent,
il ne peut et ne doit pas être abordé), imagine
que les spectateurs sont restés indifférents,
parce que Robert et Perdita n’existent pas :
le public a laissé passer sans une protes¬
tation la Fille perdue parce qu’il s’est trouvé
en face d’êtres de raison. Quand on sait
le très faible degré de vérité et de vie que
l’on trouve dans le théâtre contemporain,
on est confondu par l’assertion de M. Ri-
voire et je regrette de ne pas connaître les
œuvres de cet auteur, pour juger de ce que
peuvent renfermer de vie les héros d'il
était une bergère (1). Je pense au contraire
que, si imparfaits qu’on les trouve, mes per¬
sonnages représentent des êtres vrais et sin¬
cères et si le public s’est laissé toucher c’est
parce que l’accent de leur voix a quelque
chose d’humain.
Quoi qu’il en soit, c’est dans la vérité que
j’ai cherché le salut. J’ai fait un grand effort
pour me débarrasser du lourd bagage de sen¬
timents reçus et d’idées admises que l’on
rencontre à chaque pas sur son chemin lors¬
qu’on fait une œuvre dramatique. Je m’in¬
terrogeais à tout moment au sujet de mes
héros. « Et maintenant crue sentent-ils, crue
1. Pièce en vers de M. Rivoire, jouée àla Comédie française
PRÉFACE
123
pensent-ils? « me disais-je, et non pas: « Que
doivent-ils sentir et penser ? » Entre ces
deux questions, un abîme. D'un côté l’on
voit les personnages peu nombreux qui sont
animés d’une vie véritable et en qui nous
reconnaissons nos frères ; de l’autre l’innom¬
brable foule des êtres de convention, pâles,
sans os, sans âme, qui se pressent le long
des portants de la scène.
Me voici donc, après une sévère lutte avec
moi-même, au bout de mon travail. Cette
Fille perdue , lorsque je la relus, m’apparut
dépouillée de tout ce qui n’était pas néces¬
saire au sujet. J’avais réduit le nombre des
personnages au minimum. Je n’avais que
deux vieilles dames et un couple. Avec cela
il fallait tenir l’attention du public éveillée
de neuf heures à minuit. À combien de
reproches ne m’étais-je pas exposé? Mon pre¬
mier acte se passait dans un milieu élégant à
Saint-Moritz et je ne montrais pas de robes !
La couture de Paris n’aurait pas sa soirée. Le
deuxième et le troisième acte avaient le
même décor. On me fit. tout de suite l’objec¬
tion que l’on imaginerait une action conti¬
nue de l'un à l’autre.
Une question intéressante s’était posée à
moi que j’avais résolue de la açon la plus
nette. La surprise est-elle nécessaire au théâ¬
tre? Il n’y avait pas de surprise dans ma pièce.
Toute une école d’auteurs en fait le res¬
sort suprême de l’art dramatique. Et je
m’étais privé du plus sûr moyen de gagner
ma difficile partie ! Mais je pense que ces
auteurs sont mai renseignés sur T histoire du
théâtre et qu’ils sont si pressés de se faire
jouer qu’ils n’ont jamais eu une minute pour
réfléchir d’une façon désintéressée sur l’art
qu’ils pratiquent.
L’histoire du théâtre montre que la sur¬
prise n’a jamais joué qu’un rôle très secon¬
daire comme moyen dramatique. De tout
temps, les grandes pièces étaient connues
à l’avance dans leur sujet par l’ensemble
du public qui les écoutait. Elles traitaient
des thèmes historiques ou légendaires fami¬
liers à tous. Lorsqu’on joua les Perses , il n’y
avait pas un Athénien qui ne sût que, lorsque
Xerxès rentrait à Suse après la bataille de
Marathon, ce n’était pas pour y rapporter
la nouvelle d’une victoire. Personne n’ignorait
la légende d'Œdipe et comment se termine¬
rait cette tragédie. Est-ce que les Perses en
présentaient moins d’intérêt? Est-ce que le
public d’Athènes ne frémissait pas à révo¬
cation de ces journées toutes récentes où
s’était joué le sort de la Grèce? Et pour
Œdipe, la révélation inévitable de la vérité
qui allait accabler ce malheureux était-
elle moins émouvante pour les spectateurs
PRÉFACE
125
parce qu’ils la connaissaient à l’avance ?
Quel rôle joue ici la surprise chère à nos
dramaturges ingénus ?
Dans la comédie antique, un prologue
annonçait clairement au public le sujet qu’il
allait voir et la façon dont l’intrigue se
nouait et se dénouait. « Telle fille, disait-on, a
été volée à tel père de Sicyone. Elle appar¬
tient maintenant à un entremetteur qui veut
la vendre à un vieillard. Mais elle est aimée
par un jeune homme, etc., etc. »
Le public connaît la pièce avant de l’avoir
vue. Aucune surprise pour lui. Y prend-il
moins de plaisir? Faut-il croire qu’Eschyle,
Sophocle, Euripide, Ménandre, Plaute, Té-
rence étaient des hommes de théâtre moins
avertis que X.,.,Y...,et Z...,qui gagnent,cha-
cun,- cinq cent mille francs par an sur les
scènes de Paris.
Ces messieurs allégueront le progrès des
lumières. Nous sommes au xx e siècle ; la
période de l’obscurantisme est terminée,etc...
J’ai une autre hypothèse que je risque.
Ces gens d’autrefois, et les Racine aussi, et
les Corneille, peut-être est-ce parce qu’ils
étaient de grands hommes de théâtre qu’ils
n’avaient pas besoin de surprise. Peut-être
avaient-ils d’autres moyens d’intéresser et
d’émouvoir les spectateurs, moyens qui ne
sont pas à la portée d’X..., Y...,et Z.... Peut-
126
PRÉFACE
être la surprise, après tout, n’est-elle qu’un
pis aller?... Alors comment croire au progrès?
Le monde s’écroule.
Ah ! cette question de la surprise comme
elle est intéressante ! Je rencontre après le
deuxième acte de la Fille perdue M. Henry
Bernstein. M. Henry Bernstein est un homme
intelligent et qui connaît dans la perfection
un métier qu’il pratique depuis vingt ans
avec un succès continu et retentissant.
Il hoche la tête et me dit :
— Si cette révélation des liens de parenté
venait seulement alors comme une surprise,
peut-être l’effet serait-il plus grand?
— Mais, Bernstein, répondis-je, il n’y a
pas de surprise au théâtre. Le public ne
s’intéresse qu’à ce qu’il devine et pres¬
sent. Lorsqu’on a donné la répétition géné¬
rale du Voleur , pensez-vous qu’il y ait eu
beaucoup de spectateurs ignorant à la fin
du premier acte qui était le voleur? Et si
votre second acte a porté, c’est que tout le
monde avait deviné que la femme avait volé,
tout le monde voulait savoir comment le
mari l’apprendrait, comment la femme se
défendrait. Et même si personne ne l’avait
deviné ce soir-là — ce que vous ne soutien¬
drez pas — le lendemain tout le monde le
savait par les journaux. II n’y a pas de sur¬
prise, Bernstein, et cela est si vrai que vous,
PRÉFACE
127
directeur de théâtre, vous obligez les mal¬
heureux auteurs à écrire pour le programme
un argument de la pièce où, acte par acte, ils
racontent les événements qui vont se dérou¬
ler et que les spectateurs veulent connaître
avant que le rideau se lève.
— Ce sont des impondérables, répondit
Henry Bernstein, en hochant la tête.
Je fus stupéfait, — et je le suis encore —-
de cette conversation. Des choses qui me
paraissaient évidentes à moi débutant n’a¬
vaient été ni examinées ni résolues par les
maîtres tout puissants du théâtre d’aujour¬
d’hui. ls croyaient à la surprise.
Et pourtant notre théâtre a débuté par les
Mystères. La surprise eût été qu’on ne cruci¬
fiât pas Notre-Seigneur Jésus-Christ. Fau¬
drait-il renoncer à jouer Jules César parce que
chacun sait qu’il meurt assassiné? Cléopâtre,
parce qu’un aspic bien connu joue un rôle
dans cette histoire? Enlèverons-nous Jeanne
d’Àrc du bûcher pour surprendre le public?
En vérité, il semble que la chose ne puisse
se discuter.
En tous cas, comme on le verra, j’ai
renoncé à tout effet de surprise dans la Fille
perdue . Il suffit de lire le titre de la pièce et la
liste des personnages pour comprendre que
la seule jeune fdle de la pièce est la fille perdue.
Dans la première scène d’exposition entre
Ï28
PRÉFACE
les deux vieilles dames les augures dans la
salle se regardaient stupéfaits : « Le malheu¬
reux, il livre tous ses secrets à l’avance, et
d’un seul coup ! ».
Mais je le demande à toute personne sans
parti pris qui a vu représenter la pièce au
théâtre des Arts, l’intérêt était-il moins
grand lorsque, le rideau levé au second acte,
la scène commençait entre Robert et Perdita.
Bien au contraire, l’attention était surexcitée
précisément parce que le public savait que la
terrible vérité allait soudain éclater entre
ces deux êtres qui s’adorent. Si le public
avait pu douter des liens de parenté qui les
unissaient, il aurait suivi la scène d’une
façon plus détachée. Je suis persuadé que
le public a horreur de la surprise, qu’en
fait il ne pourrait la supporter. Il veut devi¬
ner où il va. A l’auteur de ne pas le tromper
et de le iairc deviner juste. Le public s’amuse
prodigieusement à ce jeu d’augure. Dans Ma¬
demoiselle Bourrât , à l’instant où l’un peu ri¬
dicule M. Allemand que mille obstacles sépa¬
rent de mon héroïne paraît en scène, le
public plus ou moins consciemment raisonne
ainsi : « Voilà le seul jeune homme de la
pièce : il épousera M lle Bourrât. Comment?
je n’en sais rien. C’est à l’auteur de m’ame¬
ner à ce dénouement certain en m’amusant
ou en m’émouvant. »
PRÉFACE
129
Tout de même, je me rendais compte des
défauts de ma pièce, — un premier acte sans
mouvement, un dernier acte où mes héros
ne peuvent s’exprimer directement, non pas
parce qu’il y a des spectateurs, mais à cause
du combat intérieur qui se livre en eux lors¬
qu’ils découvrent successivement et avec
tant de difficulté qu’ils se sont trompés sur
leurs sentiments réciproques et qu’ils sont
restés ce qu’ils étaient, ce qu’ils seront tou¬
jours l’un pour l’autre : des amants. Certains
ont loué ce qu’ils appelaient mon habileté
à faire accepter la solution du problème posé.
Je ne sais si j’ai été adroit ; j’ai tâché d’être
vrai. C’était dans l’espèce la suprême habileté.
Il y a dans mes personnages un tel sérieux
et une telle bonne foi que le public le plus
prévenu ne pouvait à aucun moment prendre
parti contre eux.
D’autre part, ce qui me plaisait dans ma
pièce était une certaine simplicité, une ligne,
me semblait-il, assez pure, un beau sujet qui
se nourrit de lui-même, qui se suffit, qui ne
doit rien au hasard, une sobriété de ton, une
mesure dont je ne crois pas m’être écarté.
Aussi de toutes les sottises qu’on écrivit
sur la Fille perdue^ la seule qui excita en moi
une vive irritation fut d’être accusé de ro¬
mantisme !
Et cela sous la plume d’un critique intel-
130
PREFACE
Iigent ! Je crois que c’est le seul auquel je
me donnai la peine de répondre. Du reste les
critiques sont plus à plaindre qu’à blâmer.
Ils voient cinq ou six pièces nouvelles par
semaine ; ils sont obligés de rendre compte
du plus bas vaudeville, de la plus plate
comédie. A vivre dans une atmosphère em¬
poisonnée, dans un monde où tout est arti¬
fice et convention ils finissent, hélas ! par
prendre pour ces viles productions un goût
malsain. ( 7est miracle que quelques-uns
d’entre eux gardent un jugement clair. Ils
sont généralement d’une extrême indulgence
pour tout ce qui est médiocre ; ils sont sujets
à des enthousiasmes contagieux et bruyants.
S’ils se relisaient à dix ans de distance, ils
apprendraient à se méfier d’eux-mêmes. Mais
ils n’en ont pas le temps.
Quoi qu’il en soit, la Fille perdue fut repré¬
sentée au Théâtre des Arts, le 7 novembre
1923, M. Rodolphe Darzens ayant été le
seul directeur de Paris qui n’eût pas frémi
d’horreur en entendant le sujet de ma pièce,
La presse éleva un grand cri de protestation.
La critique presque entière — je garde le
souvenir de quelques beaux articles libres
et indépendants — se jeta à la défense de la
morale que j’outrageais, paraît-il. C’est là
le devoir et la fonction de la critique ; je
l’avais oublié. II était bien nécessaire de me
PRÉFACE
131
le rappeler, car comment m’en serais-je sou¬
venu à voir la façon dont elle traite les pièces
les plus licencieuses? Elle se rattrapa sur
moi qui le méritais bien. Je ne montrais pas,
en effet, de femme nue ou en chemise sur la
scène ; je ne mettais pas deux ou trois per¬
sonnages dans le même lit. Mais elle ne put
supporter de me voir traiter avec une par¬
faite convenance de langage un sujet hardi,
il est vrai, mais qui reste un cas exceptionnel,
sur lequel je n’ai pas à prendre parti, que je
regarde du dehors sans blâmer ni approuver
la solution que prennent mes héros.
M. de Pawlowski compara les mœurs de
mes personnages à ceux d’une nichée de
chats. Mais M. de Pawlowski qui a de l’esprit
n’est pas un pur esprit, il a besoin de manger
et de dormir, comme ses chats et j’espère
pour lui qu’il est encore assez jeune pour
accomplir d’autres actes, more fer arum, comme
dit Lucrèce.
D’autres n’osèrent pas rendre compte de
ma pièce et parmi ceux-là, quelle ne fut pas
ma stupeur de voir un des écrivains les plus
audacieux parmi les immoralistes de ce
temps, M me Colette. Quand le diable se fait
vieux, on assure qu’il devient ermite. Mais
M me Colette est jeune encore pour prendre
sa retraite. Quelle confusion s’est faite dans
l’esprit de cette femme de tant de talent?
132
PRÉFACE
A-t-elle cru qu’à raconter seulement le sujet
de la Fille perdue , elle paraîtrait approuver
la conduite de mes héros? Mais, lorsque nous
lisons les Vrilles de la vigne et déclarons ce
livre admirable, nous n’entendons pas louer
les mœurs sapphiques que Fauteur de ce récit
nous dépeint voluptueusement. Et de même,
je puis prendre le plus vif plaisir à la des¬
cription des sentiments et des passions qui
agitent les hommes-femmes de F inoubliable
Marcel Proust sans me solidariser avec ces
singuliers héros-héroïnes.
Venons-en à des choses plus sérieuses.
M. A. Antoine, lorsqu’il voit qu’à la fin de ma
pièce Robert et Perdita décident non de se
tuer, mais de vivre ensemble, demande avec
l’autorité qui lui appartient: « L’auteur a-t-il
voulu plaider pour la nature et la passion
contre les conventions sociales et la morale
courante, approuver ses deux héros de céder
à des forces immuables? C’est bien possible,
mais encore une fois où cela nous mène-t-il?
Le cas reste surtout littéraire, il ne dégage
aucune humanité. »
Je n’ai pas voulu plaider et je n’ai pas
plaidé. Il n’y a — faut-il vraiment le dire? —
aucune thèse dans ma pièce. J’imagine que
mes personnages, dans la situation où le
hasard les a placés, innocents l’un et F autre,
ne se tueront pas, qu’ils ne défieront pas
PRÉFACE
133
non plus la société, mais que, sains de corps
et d’esprit, ils resteront des amants et que
la « voix du sang » ne sera pour eux qu’une
métaphore. D’autres plus faibles, ou plus
pénétrés de littérature, dans un même con¬
flit n’en pourront supporter la tension, ils
entreront au service de Dieu ou mettront
fin à leurs jours. Toutes ces solutions sont
possibles et acceptables. Nous regardons des
êtres torturés par la passion et l’on n’attend
pas de nous que nous soutenions dans un
drame d’amour une thèse de morale kan¬
tienne. Du reste le cas de mes héros est si
exceptionnel qu’on ne peut pas m’accuser
de corrompre les mœurs dont la vie est in¬
dépendante des œuvres que nous écrivons.
Les mœurs nous dépassent ; elles nous de¬
vancent et il faut, à chaque fois, un immense
effort pour faire sortir la littérature des cli¬
chés où elle s’attarde.
Mais, dit Antoine, où cela mène-t-il?
Quelle humanité voulez-vous qu’il y ait
dans une situation si anormale? — En vérité,
cela ne mène nulle part. Mais où mène
Phèdre? Où mène Hamlet? et le Roi Lear?
Pensez-vous, Antoine, que le cas du Cid ne
soit pas exceptionnel au même degré? Une
fille .qui va épouser le meurtrier de son père.
En voyez-vous beaucoup d’exemples autour
de vous? La chose reste rare et monstrueuse
134
PRÉFACE
Cependant Corneille rend Chimène sympa¬
thique et la salle tout entière la pousse dans
les bras de son amant. Reprocherez-vous
à Corneille de recommander aux filles de
prendre comme mari celui qui a tué leur
père? Et pourtant cette tragique histoire,
si singulière qu’elle soit, est pleine d’huma¬
nité et de beauté. Pourquoi? Parce qu’on y
voit de grands mouvements de passion et
parce que, du conflit qui oppose Chimène
à Rodrigue, l’amour sort vainqueur, conclu¬
sion qui reste conforme à la morale la plus
secrète, la plus profonde qui soit au cœur des
hommes.
M. Robert de Fiers à qui rien de ce qui est
du théâtre n’est étranger n’admet pas non
plus la conclusion de ma pièce et dit : « Le
suicide du père est dans la logique du sujet...
j’entends bien que l’auteur a été à la solution
non la plus vraie, mais la plus dangereuse, à
celle qu’il était impossible de nous imposer. »
Mais qui serait assez fou pour choisir une
solution dangereuse? La bravade esty en soi,
de bien mauvais goût et nul plus que moi
n’en est éloigné. La logique des caractères
que j’avais conçus commandait le cours de
ma pièce. J’ai pris la solution que l’on con¬
naît parce qu’elle m’a paru la plus vraie,
et pour aucune autre raison. Elle est fort
éloignée de celle que m’offraient les conven-
PRÉFACE
135
lions théâtrales; elle rendait ma tâche mille
fois plus difficile et périlleuse ; elle écartait
de moi presque tous les directeurs ; elle
devait exciter la colère des critiques qui
n’aiment pas qu’on trouble leur univers. Les
spectateurs eux-mêmes dont l’esprit est
moins enchaîné — j’en ai eu plus de dix mille
preuves — comment l’accepteraient-ils? La
sagesse, la prudence, le soin de mes intérêts
matériels, tout me recommandait de mener
mes héros à une mort qui m’eût été fructueuse.
Non, je n’ai pas choisi la solution la plus
dangereuse ; elle s’est imposée à moi.
Du reste voici ma pièce, et les lecteurs
pourront en juger. Les questions de métier
n’intéressent guère que les auteurs. Racine
disait dans la préface de Bérénice . « Ce n’est
pas que quelques personnes ne m’aient repro¬
ché cette même simplicité que j’avais recher¬
chée avec tant de soin. Ils ont cru qu’une
tragédie qui était si peu chargée d’intrigues
ne pouvait être selon les règles du théâtre... »
Il disait aussi : « La principale règle est de
plaire et de toucher... » Et encore ; Qu’ils
[les spectateurs] se réservent le plaisir de
pleurer et d’être attendris. »
J’ai vu au théâtre des Arts de beaux yeux
se remplir de larmes.
Que demander de plus?
LA FILLE PERDUE
PIÈCE EN TROIS ACTES
PERSONNAGES
Robert Duprey , . . . . M. Paul Capellaxi.
Perdita .M Ue Faiconetti.
M 01 * Servières . M me Marie Laure.
M m Duprey . M me J, Marie Laurent.
Valet et femme be chambre
Représentée le 7 novembre 1923 au Théâtre des Arts,
sous la direction de M. Rodolphe Darzens
Mise en scène de M. E. Cassin.
mam
ACTE PREMIER
La scène représente une terrasse devant les appartements
privés d'un des grands hôtels de Saint-Moritz. Une bar *
rière de bois mobile de trois pieds de hauteur sépare, à
gauche, la partie de la terrasse qui se trouve devant l'appar¬
tement de M me Duprey du reste de la terrasse. A gauche,
au premier plan, Ventrée de Vappartement ; en face et à
droite , la balustrade qui ferme la terrasse. Dans le fond,
on aperçoit un panorama de montagnes, bois et pâturages,
et au-dessus les neiges éternelles. H fait beau temps, grand
soleil qui, à la fi.n de Vacte, se couchera derrière les mon¬
tagnes.
(M me Duprey esl assise dans un fauteuil devant
une petite table. C’est une vieille et belle dame
à cheveux blancs qui a su vieillir avec sim¬
plicité. Elle porte de grosses lunettes d’écaille.
Elle tricote. Il est trois heures. Un instant
après le lever du rideau, une autre dame,
M mc Servières, entre par la porte de l’ap¬
partement. Elle a passé la cinquantaine; elle
est vêtue de noir, avec élégance.)
M me DUPREY, levant les yeux. — Ah ! c’est
toi, Marie... As-tu un peu dormi? T’es-tu repo¬
sée?
M me SERVIÈRES, venant s’asseoir près de sa
sœur. — Je n'ai pas dormi. Ii faut s'habituer à
l’altitude. Mais l’air est si pur et si vif ici que
de l’avoir respiré quelques heures seulement, je
ne me ressens plus des fatigues du voyage.
M me DUPREY. — Tu es restée très jeune.
Marie.
M me SERVIÈRES. — Jusqu’à présent, je
n’ai pas à me plaindre.
M me DUPREY. — Comment as-tu trouvé
Robert?
M me SERVIÈRES. — Splendide. Il ne porte
pas son âge. Qui dirait à le voir qu’il a quarante
et un ans? En voilà un que la montagne a sauvé.
M me DUPREY . — Comme il y a pris goût !
C’est curieux, quand on pense qu’il y a été
amené dans de si tristes circonstances, comme
prisonnier malade évacué d’Allemagne. Main¬
tenant il m’y ramène tous les ans trois semaines
en été. Moi, je t’avoue que je préférerais rester
chez moi. Mais quoi, il s’amuse ici et, comme il a
la gentillesse de me demander de l’accompagner,
je le suis. Pourtant je n’aime pas cette vie d’hôtel.
On ne sait qui on y rencontre. Je suis trop vieille
pour me faire à toutes ces figures nouvelles.
M me SERVIÈRES. — Tu as toujours été un
peu effrayée par ce que tu ne connais pas.
M me DUPREY. — Que veux-tu, Marie, je
suis faite ainsi. Toi, tu as voyagé. Tu as suivi ton
mari dans ses postes à l’étranger. Je n’ai guère
quitté mon foyer ; je ne connais de la vie que
celle qu’ont menée mes parents, celle que j’ai
menée moi-même dans des horizons familiers.
Alors je suis un peu dépaysée ici.
LA FILLE PERDUE
M me SERVIÈRES. — Est-ce pour cela que
tu m’as écrit de venir auprès de toi?
M me DUPREY. — Oh ! non, je ne t’aurais
pas dérangée pour si peu. J’avais bien envie de
te voir, mais il y a autre chose, Marie.
M me SERVI ÈRES. — Je le pensais bien. Eh
bien, maintenant que nous sommes seules,
raconte-moi tes grands soucis.
M me DUPREY. — Ne commence pas par te
moquer de moi. Tu verras, c’est sérieux... Nous
allons causer un peu. Nous avons le temps,
Robert est sorti pour T après-midi.
SERVIÈRES. — Tiens, c’est vrai. Où
f
est-il, mon neveu?
M me DUPREY. — Il a été avec des amis,
hum 1 des amis? enfin, je t’expliquerai, jusqu’à
un village voisin, Sils Maria, voir la maison où
a vécu Nietzsche. ( Levant les yeux sur sa sœur.)
Tu l’as lu, toi, ce Nietzsche?
M me SERVIÈRES. — J'en ai lu un livre ou
deux. C’est difficile.
M me DUPREY . — Je n’en ai pas lu une ligne,
et à mon âge je ne m’y mettrai pas. C’est une
toquade de Robert. Il n’en sortira rien de bon,
de cet Allemand, selon moi... Enfin, passons,
ce n’est pas de cela qu’il s’agit.,, Je vais te dire
ce qui en est, Marie, Eh bien ! j’ai peur que
Robert ne soit amoureux.
M me SERVIÈRES , riant. — Mais, sapristi,
ce n’est pas la première fois que cela lui arrive
à mon neveu. Tu devrais en avoir pris l’habitude.
M me DUPREY. — Attends un peu, Marie.
Parbleu, je sais bien comment a vécu mon fils.
THEATRE
LA FILLE PERDUE
143
M me DUPREY. — On ne sait d'où elle vient,
d’Amérique, je crois, en dernier Heu, bien qu’elle
soit née en France. Enfin, c’est ce qu’on appelle
une cosmopolite. Tu sais, dans des endroits
comme ici, on ne demande aux gens, ni qui
ils sont, ni d’où ils viennent, ni même leur nom.
Il suffit qu’ils soient agréables. Il n’en faut pas
plus pour qu’on les adopte, et, pour mettre les
choses sur un pied de simplicité, on leur donne
un surnom. Pour cette jeune fille, c’est Per-
dita. Me vois-tu la belle-mère d’une fille que
vingt personnes appellent Perdita?
M me SERVIÈRES. — C’ est shakespearien.
Et avec qui est-elle ici?
M m e DU PRE Y. — Avec un jeune ménage
anglais, très bien, du reste. Mais elle sort seule,
naturellement. Dans ces stations d’été, on a
une liberté inimaginable. On se promène, à
pied ou en voiture, avec un ami, on va danser e
soir sans chaperon. On rentre par couples, bras
dessus bras dessous.-
M me SERVIÈRES. — Je sais, je sais. J’ai
habité des pays où cela se pratique couramment.
M me DUPREY. — Et tu trouves cela bien?
M me SERVIÈRES , haussant un peu les
épaules . — Cela ne me terrifie pas.
M me DUPREY. — Enfin, cette Perdita a une
audace de langage extraordinaire. Elle parle de
toutes choses comme beaucoup de jeunes femmes
n’en parleraient pas.
M me SERVIÈRES. — Gela ne veut peut-être
rien dire, ma chère Marguerite. Ce ne sont pas
toujours les jeunes filles qui parlent librement
144
THEATRE
dont la conduite laisse !e plus à désirer. Peut-
être, au contraire, les saintes nitouches sont-
elles plus dangereuses.
M me DUPREY. — Marie, tu essaies de me
tranquilliser. Mais attends un peu ; tu la verras
et tu comprendras bien qu elle n’a rien de ce
qu’il faut pour assurer un bonheur durable à
Robert. Qu’il s’amuse avec elle, c’est bien,
mais autre chose !... Et puis il y a la question
de l’âge. Elle n’a pas vingt ans, cette fille.
M me SERVIÈRES. — Tu m’accuseras de
parti pris, mais cela non plus n’a rien pour me
déplaire. Pourquoi Robert n’épouserait-il pas
une jeune fille? Du reste, as-tu lieu de croire
qu’il songe au mariage?
M me DUPREY . — Je n’en sais rien ; il ne
quitte pas cette Perdita. Mais j’aimerais mieux
qu’elle ne se fût pas trouvée sur le chemin de
mon fils. Je ne suis pas pour les mariages inter¬
nationaux. On a déjà assez de peine à s’entendre
avec une femme de son pays, de sa race et de sa
classe, sans aller chercher à compliquer les
choses. Mais, enfin, peut-être ai-je tort? Il y a
des moments, où, malgré mes préventions, elle
trouve moyen de me plaire tout de même. Seu¬
lement j’ai peur de me tromper et la chose est
si sérieuse que je t’ai fait venir pour avoir ton
opinion. Tu vas la voir. Cause avec elle ; étu-
die-la et tu me diras franchement ce que tu en
penses.
M me SERVIÈRES. — La rencontrerai-je
aujourd’hui?
M me DUPREY. — Mais naturellement. Tiens.
LA FILLE PERDUE
145
je parie qu’elle est avec Robert — seule, cela va
sans dire — à Sils Maria. Elle doit avoir lu
Nietzsche elle aussi. Que n’a-t-elle pas lu? Peut-
être reviendront-ils avant que nous allions pren¬
dre le thé chez les Leroy au Cari ton. Sinon, tu
la verras ce soir danser avec Robert, ici même.
M me SERVIÈRES. — En somme, je découvre
que mon neveu mène une vie fort agréable à
Saint-Moritz.
M me DU PRE Y. — 11 ne veut voir que des
jeunes gens et des jeunes filles. Il fuit comme la
peste les conversations sérieuses avec les gens
de son âge. Quel changement en lui, Marie,
depuis la guerre ! Avant, il s’intéressait à sa
carrière, il travaillait, il était fort bien noté.
Depuis, il semble détaché de tout ce qui a été
sa vie antérieure. Tiens, j’avais oublié de te le
dire, il a reçu avant-hier une lettre du ministère.
On lui offre un poste excellent, premier secré¬
taire de l’ambassade à Londres, s’il veut re¬
prendre du service. Nous avons eu une longue
conversation à ce sujet. Mais je n'ai pu changer
sa décision. Il refuse tout net et tu sais comment
il est, on a peu de prise sur lui. Il m’a répondu
en plaisantant qu'il n’avait plus la vanité de
se croire indispensable, qu’un autre remplirait
aussi bien que lui ce poste et en tirerait une
grande satisfaction et qu’il était résolu à vivre
librement, puisqu'il en a les moyens, la seconde
partie de sa vie.
M me SERVIÈRES. — C’est un programme
qui se défend.
M me DUPREY. — Il semble qu’aujourd’hui
146
THÉÂTRE
à ses yeux rien ne vaille, sauf le moment présent.
Il a une espèce de scepticisme qui me gêne ; il
veut être indifférent à tout ce qui a du prix pour
nous.
M me SERVIÈRES. — Mais, Marguerite, pour¬
quoi te faire des soucis de rien ! Ne connais-tu
pas Robert, comme je le connais moi-même?
Ne sais-tu pas que, malgré les airs qu’il se donne,
malgré son détachement joué, son cœur est
resté tendre comme autrefois? Mais il ne veut
pas se montrer tel qu’il est. Gela ne me déplaît
pas... Tiens, veux-tu faire une expérience?
Essaie de lui parler de sa fille perdue, et tu
verras si ton Robert affecte l'indifférence.
M me DUPREY. — Ah, non, non, c'est un
sujet défendu.
M me SERVIÈRES. — Tu vois bien que ton
fils n’a pas changé et qu’il n’est pas détaché de
tout puisqu’il est sensible comme au premier
jour à un drame — c’en était un ! — qui s’est
passé il y a si longtemps. Car il y a bien quinze
ans que cette petite a disparu, et elle était
presque un bébé encore. Avait-elle quatre ans
seulement?
M me DUPREY, interrompant . —-Oui, elle
venait d’avoir quatre ans.
M me SERVIÈRES , continuant. — Eh bien I
depuis qu’il l'a perdue, elle vit toujours en lui.
M me DUPREY. — Comment la mère a-t-elle
eu le courage de l’enlever à son père? C’était une
vilaine femme, une aventurière. Et cette petite,
qu’est-elle devenue? Elle aurait dix-neuf ans.
J’y pense aussi bien souvent, et je la regrette.
LA FILLE PERDUE
147
M me SERVIÈRES . — Elle était charmante,
vraiment. Te rappelles-tu quand nous allions
la voir, en nous cachant, aux Champs-Élysées
où elle jouait avec sa bonne? Elle avait de
grands yeux pervenche, si sérieux, si profonds
déjà et de beaux cheveux blonds bouclés. Quelle
fraîcheur ! Quand même tu ne voulais pas en
convenir, tu l’aimais de tout ton cœur.
M me DUPREY. — Oui, Marie, c’est vrai.Que
veux-tu? l’enfant de Robert !
A/ me SERVIÈRES. — C’est là, aux Champs-
Élysées, qu’il a fait la seule photographie qu’il
ait d’elle, près de la voiture aux chèvres. C’est
tout ce qui reste du Robert d’autrefois, la photo¬
graphie d’une petite fille qu’il a aimée et perdue.
(On entend un bruit de voix sur la terrasse , à
gauche.)
Entrent par la terrasse Robert et Perdila. Il est
grand, robuste , rasé , il porte un complet de
couleur claire avec culotte, bas et grosses
bottines. Elle est de taille moyenne, mince ,
souple , la démarche assurée. Ses cheveux
sont châtains avec des reflets dorés. Elle porte
une jupe courte et un.golf de couleur vive.
M me SERVIÈRES , les regardant , tandis
qu’ils arrivent du fond de la terrasse , à gauche. —
Ah ! le beau couple ! Comme ils ont l’air heu¬
reux !
ROBERT. —- Vous êtes encore là ! Tant
mieux. Tante Marie, je te présente ce qu’il y a
de mieux à Saint-Moritz, mon amie Perrîita,
M me SERVIÈRES , se levant et allant à
Perdiia. — Mademoiselle, je suis ici depuis bien
peu de temps, mais je vous connais déjà.
PERDIT A, elle a une voix harmonieusement
modulée avec, par moment , un accent grave ei
prenant. — Je vous connais aussi, madame ;
Robert (En entendant appeler son fils , Robert,
M me Duprey a un sursaut.) m’a souvent parlé
de vous. (A M me Duprey.) Bonjour, madame,
est-ce que votre tricot avance?
M me DUPREY, la saluant, mais sans se lever.
— Mais oui, mademoiselle, comme vous voyez,
j’y travaille sans cesse. .
PERDITA, à Robert. — Vous dites que je
peux faire tout ce que je veux. Eh bien, je serais
incapable de tricoter. (. A M me Duprey.) Peut-
être qu’un jour où il pleuvra et où il fera triste,
vous voudrez bien m’apprendre?
M me DUPREY. •— Ce n’est pas de votre âge,
mademoiselle. Ouand vous serez une vieille
dame comme moi, il sera temps d’y penser.
M me SERVIÈRES. — Est-ce que vous avez
fait une belle promenade?
PERDITA. — Magnifique. Nous avons été à
Sils Maria voir la maison de Nietzsche. C’est
une espèce de pèlerinage. Il a vécu là, très
pauvre, les derniers étés de sa vie. C’est nu, c’est
misérable, et c’est très émouvant.
M me SERVIÈRES. — Comme vous parlez
bien français, mademoiselle ! Vous n’avez pas
l’ombre d’accent.
PERDITA. — Mais je suis née en France ; ma
mère et mon père étaient Français. Ils sont
morts tous deux.
__
LA FILLE PERDUE
SERVI ÈRES. — Eh bien, je suis
enchantée, mademoiselle, que vous soyez notre
compatriote.
Af me DU PRE Y. — Et vous voyagez toujours
ainsi, un jour à Saint-Moritz, le lendemain
ailleurs?
PERDIT A, — Mais oui. Comment peut-on se
fixer quelque part quand le monde est si grand?
J'en ai déjà fait le tour et je ne le connais pas.
Aussi pour l’instant, je me laisse vivre un peu
! -r»
il ‘ Tl.
| l
au hasard. C’est assez agréable. Je ne sais pas
ce que sera demain, et je n’ai pas de projets.
. M me SERVIÈRES. — Aux voyages près,
c’est exactement l’état d’esprit de la jeune fille
française avant qu’elle se marie : elle ne sait
rien, elle n’a pas de projets. Elle attend que son
mari sache et projette pour elle.
PERDITA, riant. — Seulement, moi, je ne
pense pas à me marier.
M me SERVIÈRES. — On ne pense pas à se
marier, et puis un beau jour on se réveille mariée,
tout de même.
PERDITA. — Je prie les dieux de détourner
de moi cette calamité... Le mariage I Quand on
y est forcé, je comprends. Mais je suis libre ;
je suis jeune; j’ai de quoi vivre à ma guise. Pour¬
quoi irais-je me mettre en prison?
M mQ DUPREY. — Voyons, mademoiselle,
comment êtes-vous arrivée à penser ainsi?
PERDITA, de bonne humeur . — Je vous
scandalise et pourtant je n’en ai nulle intention.
Mais sur ce point qui est si sérieux, je n’ai eu
qu’à regarder autour de moi pour me faire une
150
THÉÂTRE
opinion. Où ai-je vu des mariages heureux?
Nulle part. Ma mère? mariée trois fois , ce qui
prouve qu’aucun de ces mariages n’était un
succès. Mon dernier beau-père était de beaucoup
ïe meilleur de tous. Quand il est devenu veuf,
il m’a gardée près de lui. Imaginez-vous qu’il
avait la manie du mariage. Lorsque j’ai, eu
atteint dix-huit ans, il s’est mis en tête de
m’épouser à mon tour. Je lui ai ri au nez. Six
mois, après, il est mort, pas de mon refus, mais
de la goutte et il m’a laissé sa fortune. Au fond,
c’était un homme très gentil ; mais dans le
mariage, disputes constantes.
M me SERVI ÈRES. — On ne peut tout de
même pas vivre seule?
PERDIT A. — J’espère bien que non. Mais
je pense que la seule idée d’un lien légal entre
deux êtres, du reste bons, finit par en faire des
gens enragés.
M me SERVIÈRES. — Allons, mademoiselle,
vous êtes très jeune. Vous avez le temps de
changer d’idées.
PERDITA , souriant — Vous croyez que je
finirai mal ?
M me SERVIÈRES . — Je vous le souhaite.
PERDIT A, allant à Robert qui s'est assis au
second plan dans un grand fauteuil d'osier . — Eh
bien, vous ne venez pas à mon secours?
ROBERT. —• Vous êtes de taille à vous
défendre.
{Ils continuent à causer au second plan.)
M me DU PRE Y, s'approchant de sa sœur. —
■ -■ - - -
LA FILLE PERDUE
Eh bien, Marie, tu as entendu? Elle l’appelle
Robert. Quelle familiarité !
M™ SERVI ÈRE S. — Tant mieux. Je la
trouve charmante. Elle m’a plu tout de suite.
Il y a en elle quelque chose de sain, de franc,
qui attire. Et puis, comme elle est jolie !
M me DUPREY. — Allons bon, voilà qu’elle
a fait ta conquête 1 ( Regardant sa montre.)
Presque cinq heures, il nous faut partir. (De sa
place à Robert et à Perdila.) Restez-vous ici?
ROBERT. — Mais oui, nous allons goûter
aussi. Vous voulez bien, Perdita?
PERDIT A. — Avec plaisir. J : ai faim.
M me DUPREY. — Alors, nous vous retrou¬
verons peut-être. A tout à l’heure.
(Elle sorl à gauche par Ventrée de Vapparie-
ment.)
M me SERVIÈRES, allant à Perdila. — Au
revoir, mademoiselle. Vous me plaisez beaucoup.
J’espère que nous nous reverrons souvent.
PERDITA. — Oh ! nous ne nous quittons
guère, Robert et moi. .
Mme SERVIÈRES . — Tant mieux. À bientôt,
mademoiselle.
(Elle suit sa sœur.)
PERDITA. — Elle est aimable, votre tante.
ROBERT. — Je l’aime beaucoup.
(Il se lève el va sonner pour le thé.)
PERDITA. — Votre mère est très bien aussi,
mais je sens que je lui fais un peu peur.
*
ROBERT, gaiement. — C’est tout naturel.
Vous venez on ne sait d’où. Et vous avez un si
joli surnom, Perdita, que personne ne pense à
demander votre nom. Vous êtes ce qu’on appelle
très intelligente; vous avez, si jeune, tout lu. Et
vous avez vos idées, oh, vos idées bien à vous, sur
les choses! si nettes, si courageuses, c’est char¬
mant. Mais croyez-vous qu’il n’y ait pas là de quoi
inquiéter une brave bourgeoise comme ma mère?
PERDITA. — Et peut-être aussi le fils de
votre mère.
ROBERT. — C’est un peu plus difficile. Le
fils de ma mère, comme vous dites, n’aime pas
beaucoup s’arrêter aux apparences. Il aime aller
un peu plus loin.
PERDITA. — Et que découvre-t-il plus loin?
ROBERT. — Il vous le dira un jour ou l’autre,
et peut-être plus tôt que vous ne le voudrez.
Et puis, il y a une raison encore pour que ma
mère s’alarme à votre sujet.
PERDITA. — Laquelle?
ROBERT. — Ne voit-elle pas que vous
essayer de lui enlever son fils?
PERDITA. — La belle invention que vous
avez là !
ROBERT , — Invention est rite dit. Elle a des
yeux qui vous voient toujours près de moi. Sans
doute je m’attache à vos pas, comme on dit en
style noble. Tout de même, vous ne me fuyez
pas. Vous ne voudriez pas qu’elle considérât son
fils autrement que comme irrésistible. Alors elle
craint les suites nécessaires de ce double attache¬
ment.
LA FILLE PERDUE
153
PERDIT A, — On ne sait jamais si vous plai¬
santez.
ROBERT. — Ce doute donne de l'agrément
à la conversation. Avouez-le... {Enire un garçon.
A Perdila.) Du thé?... Ou un cocktail peut-être?
ïl faisait froid sur la route au retour.
PERDITA. — Un cocktail ! Vous voulez me
griser. Qu'entendez-vous faire de moi?
ROBERT. — .Vous le verrez bientôt ! (Au
garçon.) Deux manhattan, et quelques sand-
wiches au jambon.
(Sort le garçon.)
PERDITA , s'asseyant dans un fauteuil près
de celui de Robert. — Savez-vous qu’il m’a fallu
tout le trajet en voiture, de Sils Maria ici, pour
comprendre ce qu’il y a d’étonnant dans ce que
nous avons vu? Dans ce pays où tout est lu¬
mière, espace, rayonnement, Nietzsche est venu
se blottir dans une chambre étroite, basse, mal
éclairée et à deux pas de laquelle une paroi de
rochers ferme l’horizon. Pouvez-vous m’expli¬
quer cela, vous qui comprenez tant de choses?
ROBERT. — J’aimerais mieux écouter votre
explication.
PERDITA. — Pour vous moquer de moi
encore une fois... Enfin, ça m’est égal et je
vous dirai tout de même ce que je pense. Un
homme comme Nietzsche n’a pas besoin d’un
décor extérieur pour s’émouvoir. ( l’est en lui-
même qu’il regarde ; c’est en lui qu’il trouve les
sommets d’où l’on a le vertige et les gouffres
qui vous attirent. Tandis que nous, pauvres
gens, pour avoir la même sensation, nous
154
THÉÂTRE
sommes obligés d’aller jusqu’au bord d’un pré¬
cipice et de nous pencher sur l’abîme.
ROBERT , un peu gouailleur . — Pas mal } pas
mal, en vérité..
PERDIT A. —- Voilà que ça commence.
Vous êtes insupportable.
ROBERT. — Mais non. D’abord, j’aime tout
ce que vous dites, les choses sérieuses et les
autres aussi, dont vous n’êtes pas ménagère.
La raison en est bien simple. J’aime votre voix.
Tout ce qu’elle dit me touche, indépendamment
du sens des mots.
PERDIT A. — Je ne sais si je dois prendre
cela pour un compliment ou pour une imperti¬
nence.
ROBERT. — Àcceptez-îe en toute simplicité,
comme je le dis. Mais votre idée me plaît, déci¬
dément. Peut-on vous demander si au cours de
ce long voyage autour du monde vous vous- êtes
trouvée au bord d’un précipice? Vous êtes-vous
penchée sur l’abîme?
PERDIT A. — A dire vrai, non. Pourtant il
doit y avoir quelque chose de délicieux lorsqu’on
sent qu’on perd la tête et qu’on va cesser de
s’appartenir. Gela a dû vous arriver.
ROBERT. — Oh î moi, j’ai vu le monde aussi
et j’ai employé à m’instruire un grand nombre
d’années. Alors j’ai été, en effet, quelquefois,
quand j’étais très jeune, au bord de précipices,
oh ! des petits précipices de rien du tout où je me
laissais aller sans vertige avec la certitude de
tomber en toute sécurité et de ne me rien casser
dans ma chute.
LA FILLE PERDUE
155
PERDIT A. — Aucun risque. C’est très
médiocre.
ROBERT. — En effet.
PERDÎTA. — Il me semble que là où il y a
un risque, tout devient beau et noble par cela
même, et plus le risque est grand, plus l’action
est belle.
ROBERT. — La vie dangereuse.
PERDITA. — Elle a quelque chose d’attirant.
Comment peut-on penser Loujours à sa sûreté
sans devenir quelqu’un de très médiocre 1
ROBERT. — Mais faut-il encore voir le dan¬
ger pour que cela ait un sens. Avez-vous des
yeux qui sachent le discerner, Perdita?
PERDITA. — Il me semble que oui !
(Entre le garçon qui coupe la conversation. Il pose
un plateau avec les cocktails et les sand -
wiches sur la table, près de Perdita , puis il
sort.)
■i
ROBERT , se levant et tendant un verre à Per-
dila. — Et maintenant, grisons-nous !
(Elle trempe ses lèvres dans le verre.)
PERDITA. — Il y a une chose qui m’étonne
en vous. Vous êtes encore jeune...
ROBERT, Vinterrompant. — Encore, n’est pas
aimable.
PERDITA. — Et vous ne faites rien? Vous
n’avez pas d’occupation?
ROBERT. — Je vis ; trouvez-vous que ce
n’est rien? Cela me paraît une entreprise formi¬
dable si on veut la mener à bien.
156
THÉÂTRE
PERDITA. — Enfin, vous n’avez ni profes¬
sion ni carrière?
ROBERT. — Je vous demande pardon. J’ai
cessé tout récemment d’être une des étoiles de
troisième ordre du ministère des Affaires Étran¬
gères.
PERDITA . — Et vous vivez maintenant dans
l’oisiveté. Cela est surprenant. Je viens des États-
Unis où j’ai passé ces six dernières années. Là-
bas, tout le monde travaille, et les riches avec
plus de fièvre encore que les autres, car, ayant
de l’argent, ils ne pensent qu’à en avoir davan¬
tage. Je n’aime pas ces gens-là ; j’ai compris que
s’ils travaillaient, c’est qu’ils ne peuvent vivre
autrement, car, oisifs, ils périraient d’ennui ; ils
ne se suffisent pas à eux-mêmes. Ils font du
travail une chose sacrée et ils oublient que c’était
un châtiment.
ROBERT . — Un châtiment?
PERDITA. — Mais oui, le châtiment de la
première faute. « Tu gagneras ton pain, à la
sueur de ton front. » Eh bien, il me plaît beau¬
coup de voir que vous avez le courage de votre
oisiveté. Il faut être fort pour ne pas travailler.
ROBERT. — Je n’ai pas toujours été aussi
bien que je suis maintenant. Il m’a fallu beau¬
coup de temps pour devenir un homme libre.
Quand j’étais jeune, j’ai partagé la folie de vos
Américains. J’ai travaillé comme ils faisaient
travailler les nègres. Votre chance a été de me
rencontrer au moment ou je suis à mon point
de perfection.
PERDITA. — Je ne sais pourquoi l’ironie
LA FILLE PERDUE
157
un peu agaçante que vous employez ne me
déplaît pas.
(Elle enlève son chapeau.) .
ROBERT. — C’est une façon de se défendre.
O
PERDIT A. — Vous ne direz tout de même
pas que c’est moi qui vous attaque?
ROBERT. — Mais certainement. N’êtes-vous
pas un miracle de coquetterie? Ne mettez-vous
pas à vous arranger un art exquis? Le moindre
de vos gestes est calculé pour me séduire. Tenez,
vous savez que je vous préfère mille fois sans
chapeau, car j’aime votre front étroit et volon¬
taire et vos cheveux • qui ondulent librement.
Eh bien, à la minute même, vous venez d’en¬
lever votre chapeau.
PERDIT A. — Vous êtes absurde.
ROBERT. — Vous voulez me plaire, c’est
l’évidence même, et vous y réussissez mer¬
veilleusement. Je tâche à vous plaire aussi, mais
je ne réussis peut-être qu’à vous amuser. Du
reste, les moyens que j’emploie sont bien éloignes
des vôtres.
PERDIT A. — Je serais curieuse de vous
entendre me les expliquer. Je me perds un peu
dans le jeu que vous jouez.
ROBERT. — Voilà, c’est à la fois très simple
et très difficile. Je m’efforce d’être moi-même,
de ne représenter aucun personnage, de ne rien
dire de plus que ce que je sens, de rester même
un peu au-dessous, par une peur horrible que
j’ai de l’emphase ; je ne cherche pas à paraître
ceci ou cela, je veux que ce soit moi, moi tout
158
THÉÂTRE
seul qui vous attire et vous gagne. Etre vrai et
sincère, vous n’imaginez pas combien la tâche
est malaisée.
PERDIT A. — Je n'aurais pas cru que cela
vous coûtât tant d’efforts.
ROBERT. — Puisque j’ai un accès de sin¬
cérité, écoutez jusqu’au bout. Il y a une poli¬
tique dans tout cela, un calcul raffiné. Un ins¬
tinct profond me dit que c’est en agissant ainsi
que j’ai le plus de chances de vous toucher. Je
vous connais déjà mieux que vous ne le pensez.
Perdita. Il y a des femmes qui désirent être
trompées, qui veulent la belle musique des
paroles mensongères qui leur ont servi de toute
éternité à se donner une excuse pour céder à
leurs désirs ou à leurs passions. Vous n’êtes pas
de celles-là. Vous détestez la feinte, la ruse et
l’exagération. Aussi je vous joue, Perdita, l’air
que vous aimez le mieux. Vous voyez que je
puis combiner un plan pour m’assurer la vic¬
toire... Enfin, je vous avoue aussi que cet air-là
qui vous touche est le seul que je sache et qui me
plaise,
PERDITA , plus émue qu'elle ne veut le laisser
paraître. —— Serait-il vrai? ( Elle rêve un instant.)
J’aime ce que vous avez dit de la sincérité. Je ne
mets rien au-dessus.
ROBERT. — C’est un préjugé. C’est-peut-être
tout simplement par peur des complications que je
suis sincère. Rien ne me paraît plus difficile que
de mentir avec suite. S’il n’était pas si ardu à
soutenir, le mensonge aurait de grandes beautés.
PERDITA . très simplement. — Je n’aime pas
i
LA FILLE PERDUE
159
vous entendre parler ainsi. Je voudrais qu’avec
moi. vous fussiez toujours sincère.
ROBERT. — Je ne puis refuser une demande
faite sur ce ton. Alors, vous voulez une grande
sincérité entre nous, — c’est la condition de notre
entente. Il faudra tout dire, ne rien cacher? C’est
beaucoup exiger. Est-ce bien sage?
PERDIT A. — C’est pourtant cela que je
désire.
ROBERT. — Il y a un proverbe anglais qui est
ainsi : « Ne me pose pas de questions, et je ne te
dirai pas de mensonges. » Eh bien, déclarons au
contraire que, quand vous voudrez savoir quel¬
que chose sur moi, vous me le demanderez. Et je
m’engage à répondre selon la vérité. Mais, atten¬
tion ! c’est la boîte de Pandore que je vous donne
là. Il est toujours dangereux de l’ouvrir. Souve¬
nez-vous de ce qu’il en a coûté à Pandore, à
Psyché, à la femme de Barbe-Bleue.
PERDIT A :— Cela ne me fait pas peur.
ROBERT . — Et pour le reste, je ne tomberai
pas dans le ridicule de vous raconter une vie qui
ne vous intéresse pas.
PERDIT A. — Je n’aime pas le mensonge.
ROBERT . — C’est parce que vous êtes jeune
et fière et que vous n'avez rien à cacher. (Un
1-1 _
temps.) Il semble qu’il y ait deux personnes en
vous. Vous avez déjà une grande culture ; vous
avez un jeu vif de l’esprit, une façon de voir les
choses qui est à vous, un caractère formé, et
alors vous êtes une femme. Et puis tout à coup,
il y a dans vos paroles un accent si jeune,si frais,
un mot qui sonne si simplement que je ne sais
plus si ce n’est- pas une petite fille encore que
j’ai en face de moi.
PERDÎT A. — J’ai dix-neuf ans.
ROBERT . — Dix-neuf ans ! Que vous êtes
jeune ! Dix-neuf ar ! (Il réfléchit un instant , sa
figure change d'expression , il se répète à lui-même:
Dix-neuf ans î
PERDIT A. — Qu’est-ce qui vous arrête?
ROBERT , revenant à son premier ion gai. —
Mais votre âge. On n’a pas dix-neuf ans !
PERDITA. — Que voulez-vous que j’v
fasse?
ROBERT. — Notez que je ne vous l’ai pas
demandé. Vous me l’avez dit toute seule. En
w
voilà une confession que je ne ferais pas volontiers.
PERDITA. — En quoi cela m’intéresse-t-il?
Vous croyez que cela veut dire quelque cliose
l'âge que l’on a sur son acte de naissance?
ROBERT. — Vous êtes la sagesse même. Cela
ne veut rien dire du tout. { Perdiia se lève et va
jusqu'à la balustrade au fond de la terrasse. Ro¬
bert s'allonge sur la chaise longue et la regarde.)
Ah ! voici le soleil qui se couche sur les Alpes.
Comme tout est paisible. Je suis heureux, Per-
dita. ( Perdiia reste immobile à contempler le
paysageA A chaque jour, presqu’à chaque heure,
je me sens plus près de vous. Que vous êtes belle
dans la lumière du soleil qui baisse ! Vos cheveux
se dorent dans les rayons qui les traversent. Vous
voilà presque blonde maintenant.
PERDITA, dans le fond. — J’étais blonde
quand j’étais enfant.
ROBERT. — Perdita, ma petite amie, pour-
LA FILLE PERDUE
quoi ne venez-vous pas près de moi? ( Elle ne
bouge pas.) Alors, c’est moi qui irai à vous. ( II va
à Perdiia. Il passe un bras autour de la taille de
la jeune fille. Elle ne montre aucune surprise. Il la
ramène doucement près de la chaise longue et la
gardant toujours dans ses bras.) Perdit a, je suis
au bord du précipice. {Il se penche sur elle.) Ah î
quel vertige !... C’est délicieux!
PERDITA. avec un mouvement de pudeur. —
Laissez-moi, laissez-moi.
ROBERT. — Je vous aime, oui, tout simple¬
ment ; il faut bien finir par vous le dire. Une force
inexplicable dès le premier jour m’a attiré à vous
et maintenant je ne puis me passer de votre pré¬
sence. D’où que vous veniez, nous sommes de la
même race, Perdita. Tout ce que je m’efforce
d’être avec tant de peine, sincère envers moi-
même et envers les autres, ouvert à la vie, ennemi
de l’hypocrisie, tout cela vous l'avez, par quel
miracle? réalisé en vous, si jeune, sans effort. Et
puis, vous êtes belle, de la seule beauté qui me
touche, de celle où le corps n’est que l’expression
de l’ame. Petite Perdita que le hasard a amenée
sur mon chemin, il ne faut plus vous en aller.
Vous resterez près de moi... Vous voyez, je vous
parle bien simplement, quelquefois avec des mots
trop grands, quelquefois avec des mots trop
petits... Mais je vous aime, Perdita. ! l’est une
folie, sans doute, vous si jeune et moi déjà au
milieu de ma vie. Perdita, répondez-moi, je
vous prie... Je suis là près de vous, dans votre
odeur... Perdita, Perdita, non, ne dites rien, je
vous en supplie.
162
THÉÂTRE
(Il Vattire à lai. Elle ne résiste pas. Il la baise
sur les lèvres.)
PERDIT A, se redressant. — Le vertige !... Je
vous aime aussi, Robert, et dès le premier jour.
ROBERT , se levant et tenant les deux mains de
Perdila. Sur un ton à la fois tendre et gai. — Alors
nous allons faire un beau voyage !
PERDITA. — Un beau voyage qui a un com¬
mencement aujourd’hui, et qui aura une fin, je
ne sais quand...
ROBERT. — Que dites-vous là?
PERDITA. — La vérité, mon ami. Vous avez
vécu. Vous avez aimé d’autres femmes avant de
m’avoir trouvée. Vous en rencontrerez d’autres,
après m’avoir quittée. Pourrais-je avoir la naï¬
veté de croire que je saurai vous garder pour
moi seule? Je l’essaierai pourtant. Mais réussir,
réussir, tout est là... Bah î Qu’importe? je suis à
vous sans conditions.
ROBERT. — Tant de sagesse en une tête si
jeune !
PERDITA. — Tant de folie, voulez-vous dire.
Mais la folie me paraît grande et belle. J’étais
sur le seuil de la vie, j’entre.
ROBERT. — Vous êtes celle qu’on aime tou¬
jours. Notre bonheur sera un défi aux dieux.
PERDITA. — Ne rêvez pas, mon ami. Je suis
une petite fille qui a tout lu et ne sait rien, une
fille naïve, maladroite, ignorante, mais qui n’a
qu’un désir : vous rendre heureux. Il vous faudra
de la patience avec moi.
ROBERT. — Et vous devrez en avoir beau-
LA FILLE PERDUE
163
coup avec moi aussi. Nous nous lançons dans la
plus grande entreprise du monde. Vivre à deux
n’est pas chose simple. Les débuts sont difficiles.
Faites-moi un peu de crédit jusqu’à ce que je
vous gagne toute, corps et âme, et qu’il n ! y ait
rien en vous qui ne soit heureux par moi. (Il
s'arrête et réfléchit.) Mais dites donc, Perdita, vous
êtes une jeune fille.
PERDITA, souriant. — Faut-il m’en excu¬
ser?
ROBERT. — Une jeune fille î C’est inouï !...
Me croirez-vous? Je n’y avais pas pensé. Suis-je
assez stupide? Mais je n’ai pas l’habitude, vous
comprenez. Une jeune fille ! Ah ! c’est délicieux ;
comment peut-on aimer une femme?... Une
jeune fille, un être qui n’a appartenu à personne...
Non, je vous demande pardon. Ce n’est pas cela
que je voulais dire... Mais, Perdita, une jeune
fille...
PERDITA . — Eh bien?
ROBERT, à demi-voix. — Une jeune fille, mais
ça s’épouse... Quelle histoire !
PERDITA. — Croyez-vous que ce soit une
histoire nécessaire?
ROBERT. — Sans doute, c’est même hors de
■i
discussion.
PERDITA. — Je ne voudrais pas discuter
avec vous, et surtout aujourd’hui. Mais je n’en
suis pas convaincue. Ne pouvez-vous m’aimer
telle que je suis, sans notaire, sans maire, sans
curé?...
ROBERT. — Vous ne connaissez pas la vie,
Perdita...
164
THÉÂTRE
PERDIT A, V interrompant. — Plus que vous
ne croyez. N’ai-je pas vu les mariages successifs
et malheureux de ma mère? N’est-ce pas une
leçon suffisante? J’avais à peine douze ans, je me
suis juré que je serais très heureuse et que je ne
me marierais jamais. Et voyez, je pensais
qu’avec vous qui êtes, je le sais, un homme d’es¬
prit vraiment libre, jeréaliserais ce que je m’étais
promis.
ROBERT , la prenant dans ses bras. — Vous
êtes délicieuse, Perdita, et pure comme le cristal.
Je lis en vous, mais la société a ses exigences.
Nous ne sommes, ni vous ni moi, des révoltés,
mais des gens très simples, très sincères, à la
recherche du bonheur. Vous verrez qu’il n’est
pas si terrible que cela d’être ma femme.
PERDITA . — Peut-être, mais plus tard, je
vous en prie. Soyons heureux sans penser à autre
chose. Gaiement.) Il sera toujours temps de mal
finir.
ROBERT . — Vous êtes courageuse, Perdita,
et je vous en aime davantage.
PERDITA. — Ce que vous me dites me donne
déjà raison, mais je vous assure qu’il ne me faut
pas beaucoup de courage pour remettre mon
bonheur entre vos mains.
ROBERT , avec poids. — Vous me créez au¬
jourd’hui des devoirs plus grands envers vous,
et, les ayant pesés, je les accepte. ( Plus légère -
renient.) Eh bien, soit, puisque vous le voulez,
nous débuterons par l’aventure. Je vous enlève.
Mais, croyez-moi, nous choisissons ainsi un che¬
min un peu plus long, le chemin des écoliers, seu-
LA FILLE PERDUE
165
ment vous savez où il mène? A l’église. I! me
semble que ce chemin ne passe pas très loin de
nous, — là, au sud, par les lacs italiens qui sont
derrière ces montagnes. L’automne qui vient y
est admirable. Vous voulez le prendre? Soit.
Quand partons-nous?
PERDIT A. — Nous partirons quand vous
voudrez. Nous irons où il vous plaira.
ROBERT. — Le monde est à nous 1
RIDEAU
ACTE II
A Paris, chez Robert Duprey.
Un cabinet de travail élégamment meublé, beaucoup de
livres au mur. Quelques beaux tableaux modernes. Des
fauteuils et un divan de cuir à gauche. Une petite biblio¬
thèque tournante près du divan. Une grande table bureau
à tiroirs, au milieu , avec une lampe électrique. Une porte
dans le fond ; à droite, en pan coupé, une grande fenêtre.
U ne porte à droite .
■s.
(Sur le divan est étendu Robert. Perdiia est assise
sur le divan à côté de lui. Il est deux heures et
demie de Vaprès-midi.)
PERDIT A. — Quelle date avons-nous, Ro¬
bert?
ROBERT. — Je ne sais pas, le 10 ou le 11, je
crois.
PERDIT A, prenant un journal plié sur la
bibliothèque tournante. — Nous sommes le 15, le
15 novembre. Ça ne te dit rien, cette date du 15?
ROBERT , cherchant. — Le 15?... Non.
PERDIT A. — Eh bien, il y a trois mois, jour
pour jour, que nous avons quitté Saint-Moritz.
ROBERT. — Trois mois, vraiment. Quand j’y
songe, il me paraît alternativement ou que c’était,
hier, ou que ça se perd dans la nuit des temps, car
ai-je vécu avant de te connaître?
LA FILLE PERDUE
167
PERDIT A , se penchant sur lui . — Je t’aime.
ROBERT , se redressant. — Tu te souviens de
notre conversation sur la terrasse. Je t’avais
demandé de me faire crédit.
PERDIT A. — Tu as payé plus que tu n’avais
promis.
ROBERT, récitant. — « Et les fruits ont passé
la promesse des fleurs. » Alors, Perdita, tu ne
regrettes rien?
PERDIT A. — Je t’aime.
ROBERT. — Et toi, si indépendante, qui as
vécu dans des pays divers, qui n’as subi aucune
discipline, toi, dont l’esprit est aussi libre que
l’oiseau dans les airs, tu as accepté cette vie de
famille à Paris, avec ma mère et ma tante dans
un appartement voisin et communiquant.
PERDIT A. -— Elles ont été si bonnes pour
moi, malgré l’irrégularité de notre position.
ROBERT . — Elles savaient bien où nous
allions et elles avaient raison, puisque nia Perdita
chérie sera dans peu de temps M me Robert Du-
prey.
PERDITA. — M me Robert Duprey ! Cela a
quelque chose d’effrayant. Il a bien fallu que ce
fût toi pour me faire manquer aux promesses que
je m’étais faites î Et avec quelle rapidité vous
m’avez menée, monsieur, où vous le vouliez. Ah
tu sais, Robert, je suis un peu inquiète tout de
même ! Etre mariée. Je ne sais pas, il me semble
que cela porte malheur. Je n’ai jamais vu des
gens mariés qui ne le regrettent au moins une fois
par jour. Tu es sûr, bien sûr que nous serons aussi
heureux que maintenant?
168
THÉÂTRE
ROBERT. — Entre toi et moi, il y a des liens
plus solides : nous nous aimons. Le reste, c’est des
arrangements pour les autres.
PERDIT A. — Ecoute, lorsque nous serons
mariés nous nous appliquerons à l’oublier. Nous
ne prendrons pas un air sérieux, nous ne nous
fixerons pas à jamais ici. Il nous faut voyager
encore. Tu l’as dit : je suis comme un oiseau de
haute mer. Nous irons très loin, jusqu’où l’on se
perd. Je suis moi-même une espèce de fille per¬
due qui ne sait d’où elle vient.
ROBERT. — Nous irons dans des pays loin¬
tains où il n’y a pas d’Européens. As-tu lu le livre
de Stevenson sur les îles du Pacifique : Dans les
mers du Sud?
PERDIT A. — Je l’ai lu et je l’aime.
ROBERT «. — Ce livre a toujours exercé sur
moi une sorte de fascination. J’ai rêvé que je
visitais ces îles de lumière et que je vivais avec
nos grands frères primitifs. Te souviens-tu de
l’extraordinaire roi Tembinok qui joue au poker
avec ses femmes et qui, usant de son autorité
royale, se fait donner deux mains? Ainsi gagne-
t-il toujours, comme il convient à un roi, et re¬
prend-il à ses épouses le tabac dont il leur a fait
présent. Voudrais-tu me suivre jusque là-bas?
PERDIT A. — Tous les deux seuls, loin du
*
monde !
ROBERT. — Eh bien, il faut y penser très
sérieusement, ma petite Perdita. Nous vivrons
avec ce projet d’abord à Paris pendant l’hiver ;
nous lirons les livres des voyageurs, nous consul¬
terons les cartes, nous croirons y être déjà et
LA FILLE PERDUE
169
le printemps venu, si rien n’arrive, nous parti¬
rons.
PERDIT A. — Si rien n'arrive? Oue veux-tu
dire?
ROBERT. — Il est sage de faire sa part au
destin. Tm qui sais tout, n’as-tu jamais entendu
parler d’une très méchante déesse, la Némésis?
Ne vois-tu pas que le couple que nous formons
est, comme je le disais déjà à Saint-Moritz, un
vivant défi aux dieux. Prends garde qu’ils ne se
vengent.
PERDITA. — N’essaie pas de m’alarmer,
Robert. Tant que je suis près de toi je ne crains
rien et, comme il est au delà des forces humaines
de nous séparer...
ROBERT , à moitié sérieux . — Imprudente,
imprudente, ne défie pas les dieux !
PERDITA. — Je n’aime pas t’entendre par¬
ler ainsi, mon amour. J’étais heureuse et gaie,
voilà que tu vas me rendre triste. Tu m’as crue
courageuse, mais je fais seulement semblant d’être
brave ; au fond je suis une toute petite fille qui
s’effraie vite maintenant qu’elle est heureuse.
Autrefois, avant de t’avoir rencontré, c’était un
sentiment qui m’était étranger. Quel danger
pouvais-je courir? Je ne le voyais pas. Il me
semblait que j’étais assez forte pour supporter
tout ce qui pouvait arriver. Mais aujourd’hui,
j’ai peur parce que j’ai quelque chose de précieux
à conserver et qu’il me faut le défendre. Quand
on y réfléchit, il y a tant de forces cachées qui
travaillent contre nous, tant de mystères redou¬
tables qui nous entourent. Je crois te connaître,
170
THEATRE
mais que sais-je de toi? Je connais le Robert
qui est venu à moi il y a si peu de temps et qui a
su trouver le chemin de mon cœur. Mais il y a
eu un Robert qui a vécu quand je n’existais
même pas.
ROBERT , plaisantant à moitié. — Ce Robert
essayait, à travers mille transformations dou¬
loureuses et au prix de mille efforts, de devenir
enfin le Robert que tu peux aimer.
PERDIT A .—Ah ! je ne veux pas penser à ton
passé. Il doit être plein de choses et de gens que
je déteste. Je chasse ces idées loin de moi. Elles
reviennent sans que je le veuille et me poursuivent.
Si tu savais ce que cela me fait de peine par¬
fois... Je ne t’en ai jamais parlé,mais j’en souffre
tout de même.
ROBERT, venant à elle , très tendrement . —
Allons, petite fille que tu es, ne laisse pas les morts
venir te troubler.
PERDÎT A. — Imagine-toi, Robert, que je
n’ai pas peur des vivants. Je ne redoute personne
et il me semble — c’est peut-être beaucoup d’or¬
gueil — que je saurai te garder toujours. Mais le
passé, tout ce qu’il y a de trouble dans le passé,
tout ce que l’on ne connaît pas et qui, d’être
inconnu, prend tant de puissance, j’en sens le
poids sur nous à bien des moments, quelquefois
dans tes regards, quelquefois dans un mot qui
t’échappe, mais plus souvent dans tes silences.
Ce mystère toujours présent m’accable. Je trem¬
ble à l’idée de ce qui peut en sortir. Oui verrai-je
s’avancer tout à coup et te regarder comme quel¬
qu’un qui n’ignore rien de toi?
LA FILLE PERDUE
171
ROBERT .— Mais, Perdita, qu’imagines-tu là?
PERDÎT A. — Rien, hélas î qui ne soit pos¬
sible.
ROBERT. — Tu te trompes. Personne n’a de
droits sur moi. J’étais libre, libre entièrement
quand je t’ai connue.
PERDITA. — Je veux qu’il en soit ainsi, car
je sais que tu es un homme droit. Mais ce passé
que je redoute, il vit encore dans ta mémoire.
Quelles vivantes est-ce que je frôle dans la rue
et qui sont venues ici, dans cet appartement
même? Je voudrais tout savoir de toi pour me
débarrasser à jamais de la crainte d’avoir quel¬
que chose à apprendre.
ROBERT. — Ah l si tu savais combien ce qui
t’inquiète est peu de chose... Il n’y a là que des
cendres que le vent a dispersées. Seuls les faibles
regardent en arrière. Ne me range pas parmi
eux, je te prie; mes yeux se tournent vers le
présent où je te trouve,
PERDITA. — Es-tu sûr qu’il n’y a plus rien
qui brûle encore sous ces cendres ? Quoi, parmi
toutes celles que tu as connues avant moi,
pas une figure n’a conservé pour toi quelque
charme?
ROBERT . — Où allons-nous, Perdita? Dans
quelle étrange conversation nous engages-tu
aujourd’hui?
PERDITA. — C’est sans doute parce que
nous habitons maintenant ceLte maison où tu
as toujours vécu, où d’autres sont venues.
ROBERT. — Il faut que tu sois assez sage
pour écarter de toi ces pensées. Pour moi, je
172
THÉÂTRE
n’ai pas à lutter contre elles, car elles ne se pré¬
sentent plus à mon esprit.
PERD II'A. — Tu as souffert pourtant autre¬
fois. N’en as-tu pas gardé le souvenir? Je vou¬
drais partager même tes peines anciennes. Ce
-serait une façon de me rapprocher encore de
toi. d’être jusqu’au fond de ta pensée.
ROBERT. — Comme tu sais aimer, Perdita !
PERDÎT A .— Tu m’exclus de ta vie d’au¬
trefois. Crois-tu que je ne pourrais en supporter
1’évocation?
ROBERT. — L’erreur et la vérité se mêlent
dans tes paroles. Je devrais ne'pas te suivre sur
le terrain où tu veux m’entraîner. Et pourtant,
je sens bien que tu ne te satisferas pas de mon
silence. Et puis, il y a une chose, peut-être, qu’il
faut maintenant que je te confie.
PERDITA. — Ah ! tu vois bien, je ne me
trompais pas !
ROBERT. — Attends... J’ai longtemps hésité
à t’en parler. C’est un sujet qui m’est encore
douloureux et que j’ai chassé loin de moi depuis
que je te connais. Mais aujourd'hui, puisque tu
fais appel à ma loyauté, toi si pure, si droite,
il faut bien que j’y arrive. Et, du reste^-ce que je
vais te dire, tu peux l’entendre sans en souffrir,
car il s’agit non pas d’une femme, mais d’un
enfant.
PERDITA. — Je ne comprends pas.
ROBERT. — Nous avons vécu dans un tel
enivrement que je n’ai pas trouvé l’occasion de
t’ouvrir mon cœur, et que, l’eussé-je trouvée, je
n’en aurais peut-être pas eu le courage. Perdita,
LA FILLE PERDUE
173
il n’y a rien dans mon passé qui puisse t’inquiéter
et le seul souvenir que tu y rencontreras est
celui de ma fille.
PEBDITA. — Ta fille, que veux-tu dire?
BOBERT. — J’ai eu une fille, il y a longtemps.
PEBDITA , vivement — Tu as été marié et
tu ne me Pas pas dit !
BOBERT. — Je n’ai pas été marié.
PEBDITA , douloureusement. — Ah î
ROBERT, — J’étais tout jeune. J’ai eu une
liaison avec une femme mariée, mais qui était
séparée de son mari.
PEBDITA. — Mais ta fille, où est-elle? Pour¬
quoi me l’as-tu cachée?
ROBERT. — Hélas, je l'ai perdue. Sa mère me
l’a enlevée quand elle était toute petite. Elle a
profité de ce que j’étais absent de Paris, à l’am¬
bassade de France à Berlin, pour disparaître
avec son enfant. Elle a passé à l'étranger. Et
malgré toutes mes recherches, je n’ai pu les
retrouver. Cette petite aurait dix-neuf ans, si
elle vit encore.
PEBDITA . — Mon âge... Comment s'appe¬
lait cette femme?
ROBERT. — Madame Cazes.
PEBDITA. — Madame Cazes !... Et tu as
vécu longtemps avec elle, ici peut-être?
ROBERT. — Je n’ai pas vécu avec elle, ni ici,
ni ailleurs. J’habitais chez mes parents.
PERDIT A, — Et cette liaison a duré long¬
temps?
ROBERT : — Quatre ans.
PEBDITA , se levant , fait quelques pas et reste
174
THÉÂTRE
pensive . — Quatre ans ! Et avec moi, tu n’as
vécu que rois mois. (Elle s'assied à droile dans
un fauteuil .) Ah ! que cela me fait de la peine!
(Elle pleure.)
ROBERT , courant à elle. — Perdita, je t’en
prie, ne pleure pas.
PERDITA. — Laisse-moi, laisse-moi.
ROBERT. — Écoute-moi un instant encore.
Cette femme, je ne l’aimais pas. J’avais eu pour
elle un caprice de jeune homme. Et un jour, elle
a été enceinte, elle a eu un enfant, ma fille.
C’est cette enfant qui a changé en liaison durable
ce qui ne devait être qu’une passade.
PERDITA. — Tu dis cela pour me consoler.
Mais comment te croirais-je?
ROBERT. — II faut me croire pourtant, Per¬
dita.
PERDITA. — Hélas, Robert, c’est une hor¬
rible histoire et j’en redoute les suites.
ROBERT . — Tout cela est loin dans le passé.
PERDITA. - - J’ai peur que ce passé ne soit
resté vivant.
ROBERT. — Il est mort depuis longtemps.
Songe un peu, j’étais presque un enfant encore,
à peine hors du service militaire. Ma vie a com¬
mencé au jour où je t’ai rencontrée. Si je t’ai
raconté cela, ce n’était pas parce que cette liai¬
son avait eu de l’importance, mais parce qu’elle
m’avait laissé une fille, à laquelle j’ai pensé sou¬
vent et que je n’ai ',së de regretter. Vois com¬
bien tu es près de moi. C’est un sujet dont je
ne parle à personne, ni à ma mère ni à ma tante.
LA FILLE PERDUE
175
II m'a semblé que je pourrais te dire à toi seule,
comme tu me l'avais demandé, mes chagrins
anciens, et que tu les comprendrais. Mais voilà
que je me trouve en face d’une petite fille en
pleurs, et c’est elle qu’il faut consoler d’abord.
Perdita, Perdita chérie, viens dans mes bras. (Il
la fait lever , Vallire à lui , va à un fauteuil , s’as¬
sied et la prend sur ses genoux. Elle cache sa
tête sur Vépaule de Robert el passe un bras au¬
tour du cou de son amant.) Mais c’est qu’elle
a vraiment le cœur gros, cetLe pauvre petite!
(Il la caresse et /’embrasse doucement, Elle pleure
encore.).V oyons, ce n’est pas fini?
PERDITA. — Ce n’est que dans tes bras que
je retrouve la paix. (Appuyant sa tête sur Vépaule
de Robert.) A ma place.
ROBERT. — A la place qui n’est qu’à toi. Je
t’aime, petite Perdita.
PERDITA. — Que tu es bon, Robert ! (Elle
a encore un sanglot.)
ROBERT , la berçant. — Ï1 faut la dorloter
comme un enfant.
PERDITA. — Je suis bien, près de toi. Sur
ton cœur, je ne puis avoir de la peine. J’oublie
tout, mes chagrins, mes angoisses ; une bour¬
rasque a obscurci le ciel, puis s’est en allée et le
soleil revient... Si tu savais comme t: tendresse
m’est douce. Je n’ai pas été habituée à être
gâtée. Ma mère était assez brusque avec moi.
Personne ne m’a bercée ainsi jamais... Ah ! oui,
mon père, il me semble, autrefois, il y a long¬
temps... J’étais toute petite. Je me souviens
à peine de lui... Quelques images indécises qui
176
THÉÂTRE
flottent dans un brouillard que je ne puis per¬
cer. 43
ROBERT. — Quand est-il mort?
PERDÎT A. — Je ne sais... C’était un sujet
que ma mère n’abordait pas volontiers. Elle
éludait les questions sur mon enfance. Parfois
j’ai pensé qu’elle avait quelque chose à me ca¬
cher ; parfois même j’ai douté de la mort de
mon père... Pourtant, s’il était vivant, il ne
m’aurait pas abandonnée, parce qu’il m’aimait
vraiment...
ROBERT. — Pauvre petite !
PERDÎT A. — Il était très bon. très doux avec
moi. Il me prenait sur ses genoux et me pressait
contre lui, comme tu le fais. Il me berçait aussi,
en chantant une petite chanson stupide que je
n’ai pas oubliée. (Chantant à mi-voix :) « Faites
de la bouillie — pour Tentant qui crie — c’est
l’enfant à son papa — le petit chat n'en aura
pas. »
ROBERT, avec un mouvement brusque. —
C’est une chanson que tous les papas de France
chantent à leurs enfants.
PERDÎT A, se redressant. — Qu’as-tu, Ro¬
bert? _
ROBERT. — Cette chanson m’a ému. Elle
me rappelle des souvenirs aussi. J’ai bercé ma
fille dans mes bras comme Lu as été bercée dans
T
’es bras de ton père.
PERDIT A, — Parle-moi d’elle. Maintenant,
je puis le supporter. Je suis redevenue moi-
même I Je te demande pardon d’avoir été
égoïste, de n’avoir pensé qu’à mon chagrin...
LA FILLE PERDUE
Tu as eu de la peine, Roberl:, quant J u l’as per¬
due. Tu l'aimais.
ROBERT. — Je l’adorais. C’est drôle, n’est-ce
pas? Vois-tu un grand imbécile de vingt-trois ans
avec un poupon dans les bras? Cet imbécile,
c’était moi. Je la caressais, je la dorlotais sans
fin. Elle était jolie, fine, intelligente, ah î intel¬
ligente... Je ne te dis pas cela parce que c’était
ma fille, elle l’était vraiment. Elle avait les yeux
de la couleur des tiens, pervenche... mais elle
était blonde,'tout à fait blonde avec des cheveux
qui ondulaient. ( Perdiia s’est redressée , elle
l’écoule attentivement et ne le quille pas des yeux.
Robert ne s’en aperçoit pas cl continue à parler
comme à lui-même.) Quelles douces heures j’ai
passées avec elle! Je l’ai vue grandir, flageoler
sur ses petites jambes et tomber assise sur Sun
derrière avec un gros rire qui me faisait rire tout
de suite, tant il était contagieux. Elle était
tendre et bonne. Ah ! un cœur d’enfant, quel
mystère !... Entendre cette voix fraîche vous
dire à tout instant : Je t’aime !... Et nos pro¬
menades aux Ghamps-Élysées, la main dans la
main... Oue c’est loin tout cela !... [S’interrom¬
pant.) Mais je t’ennuie, ma chère Perdita, avec
mes radotages. Tu vois, je n’ai jamais parlé
d’elle. Alors je me laisse aller.
PERDÎT A , d’une voix un peu altérée. -— Non,
non, continue, je t’en prie. Je ne sais quel charme
étrange et mystérieux a pour moi ce que tu
racontes. Tu parles de choses éloignées que j’ai
vécues aussi. Il semble que cela me rapproche
encore de toi, et je ne sais plus si ce sont mes
178
THÉÂTRE
souvenirs à moi que tu évoques ou si, par
miracle, tu rends ton existence d’autrefois si
vivante devant mes yeux que tu m’obliges à nvy
mêler déjà... C’est un peu cl Trayant ; cela me fait
un peu mal, je ne sais pourquoi, mais cela a aussi
une grande douceur... Parle-moi encore de ce
passé effacé, je croirai retrouver le mien.
ROBERT . Il n’y a rien à en dire, Perdit a
chérie. C’est une suite de très petits faits, insi¬
gnifiants en eux-mêmes, comme ceux que je
viens de te raconter. Toutes les enfances heu¬
reuses sont les mêmes. Si tu me disais la tienne,
elle serait toute pareille. Des baisers, de la ten¬
dresse, des mots qui vous touchent au fond du
cœur... Ah ! quand ma petite fille commençait à
bavarder, c’était délicieux. Elle m’appelait Pelot.
PERDIT A, comme cherchant dans sa pensée
et avec anxiété. —* Pelot, Pelot... ah oui ! Pour
Papelot... Il y a beaucoup d’enfants, n’est-ce pas,
qui appellent leur père Pelot?
ROBERT , sans faire attention au ion de Per-
dita. — Je ne sais pas ; je ne pense pas. Je veux
croire que j’ai été le seul à être appelé ainsi.
(Perdila se lève brusquement et se tient debout
près de lui. Robert plongé dans ses souvenirs , con¬
tinue.) Je^l’appelais Jacquine, ma petite Jac-
quine.
PERDITAj à elle-même , bas. — Jacquine !
Jacquine ! Est-ce un rêve?... De quel gouffre
monte une voix qui m’appelait Jacquine?...
Tout tourne autour de moi. (Elle fait quelques
pas et chancelle , appelant à haute voix :) Robert 1
Robert ! ( Elle tombe à moitié sur te divan.)
LA FILLE PERDUE
179
ROBERT, sc précipitant vers elle , la prend
dans ses bras, la couche sur le divan et s'agenouille
près d'elle.) Perdit a ! Qu’as-tu? Reviens à toi,
je t’en supplie... No m’entends-tu pas? C’est
moi qui t’appelle.
PERDIT A, reprenant conscience . — C’est fini,
je vais mieux... C’est un malaise.
ROBERT . — Mais quoi, sans raison? Ah ! j’ai
eu tort de te parler comme je l’ai fait !...
PERDIT A, faisant un grand effort sur elle -
même. — Non, non... Il n’y a aucune raison,
aucune, en vérité... Ne cherche pas. Il paraît
que toutes les femmes ont des faiblesses ainsi...
Je croyais que cela ne m’arriverait jamais... Je
t’écoutais avec grand plaisir, et puis c’est venu
soudain, comme du dehors...
ROBERT. — Ah ! tu m’as fait peur !... Et
que tu es pâle encore, pauvre chérie ! Veux-tu
prendre quelque chose, du thé, de l’alcool...?
(Il la serre dans ses bras et la baise sur le front
■Elle Vécarte doucement .)
PERDIT A. — J’ai soif. Demande-moi du
thé...
ROBERT. — Je suis inquiet.
PERDÎT A. — Ne te tourmente pas. J’ai be¬
soin d’un peu de repos, je ne suis que fatiguée.
Je crois que je dormirai. Il faut que je dorme...
Tu me laisseras seule, n’est-ce pas? Gela vaudra
mieux.
ROBERT , sonnant un domestique. — Je reste¬
rai près de toi ; je lirai, tu ne m’entendras pas.
PERDIT A. — Mais tu as à sortir, ie crois ;
180
THÉÂTRE
un rendez-vous chez ton i -taire avec ta mère.
Ne le manque pas pour si peu de chose.
ROBERT. — Ah ! c’est vrai, le notaire. Eli
bien, qu’il aille au diable !
PERDIT A, faisant toujours effort sur elle-
même. — Vas-y, je t’en prie. Ne crois pas que je
sois malade. Ce n’est rien. Sais-tu la vraie raison
pour laquelle je veux être seule un peu? C’est
parce que je n’aime pas que tu me voies quand
je suis pâle ainsi et laide à faire peur. Laisse-
moi, une heure de sommeil paisible me remet¬
tra... Lorsque tu reviendras, je serai bien.
( Une femme de chambre entre).
ROBERT, à la femme de chambre. — Vous ne
laisserez entrer personne. Apportez du thé,
madame est un peu souffrante... Oh ! rien de
grave, mais elle veut dormir... Je suis obligé de
sortir un instant. Si, par hasard, madame était
moins bien, vous me téléphoneriez tout de suite...
Voici le numéro. (Il cherche dans sa poche et sort
une lellre avec en-tête. Il déchire le haut de la
lettre et le donne à la femme de chambre .) Tenez :
Central 19-11. Du reste, je n’en ai pas pour une
heure. ( Sort la femme de chambre. AllanUà Per-
dita qui est couchée sur le divan et qui a les peux
fermés.) Tu es sûre que tu ne préfères pas me
garder près de toi?
PERDIT A. —Va, tu vois, je dors presque déjà.
ROBERT . — Je n’aime pas te laisser ainsi.
PERDIT A. — Cela vaut mieux, je t’assure.
ROBERT , la baisant sur le front. — Alors, à
tout à l’heure, chérie, repose-toi.
LA FILLE PERDUE
181
PERDIT A. — A tout à Theurt.
(Il sort.)
PERDITA , se relevant. — « Jacquine, ma
petite Jacquine ! » ... Oui m’appelait ainsi autre¬
fois?... Mon père !... Est-il mort vraiment? Il y
a eu des heures troubles dans la vie de ma mère.
Je n’ose pas me souvenir ; j’hésite à regarder
au fond de moi. Tout est confus, tout tremble
devant mes yeux... Je ne vois plus clair... Et
pourtant... C’est affreux, cette lutte contre
soi-même, cette recherche à tâtons dans un
passé obscur... A qui m’adresser?... Ah! M me Scr-
vières, tante Marie. Elle était à Paris alors. Je lui
demanderai des détails, beaucoup de détails,
jusqu’à ce que je découvre la vérité... Mais il
ne faut pas que je me trahisse. Il faut que
personne ne sache, et surtout pas lui, surtout pas
Robert.
(A cet instant la femme de chambre entre avec
le plateau de thé et le pose sur la table.)
LA FEMME DE CHAMBRE — Comment
est madame?
PERDITA. — Je vais mieux. Merci, Clé¬
mence. Allez donc à côté chez M me Servi ères
et dites-lui. que je désire la voir sans retard.
Sans retard, n’est-ce pas? Et ramenez-la avec
vous.
LA FEMME DE CHAMBRE. — Bien,
madame, M me Servières est chez elle, je viens
de la voir, je la ramène à l’instant.
(Elle sort par la parle du fond.)
182
THÉÂTRE
PERDÎT A, encore haletante. — Il faut être
forte.,, et adroite aussi. (Elle va à la glace.) Je
suis pâle comme la mort. ( Elle prend son sac à
main, en lire une houppetle à poudre de riz el
s’arrange la figure devant la glace.) Là, c’est un
peu moins mal. (Elle revient à la table où est le thé
et s’en verse une lasse.) Je puis à peine tenir
debout. (Elle s'assied, prend un livre, l’ouvre et
le ferme, boit un peu de thé.) Cela va mieux, mais
je suis encore essoufflée. { Elle respire deux ou
trois fois profondément.)
(Entre par le fond M me Servières à qui la femme
de chambre ouvre la porte.)
M me SERVIÈRES, venant à Perdila qui se
lève. — Qu’y a-t-il, ma petite amie? Clémence
m’a dit que vous n’étiez pas bien. Voulez-vous
vite vous asseoir. C’est vrai, vous avez la figure
fatiguée.
PERDIT A, s’asseyant. — Un simple malaise,
madame. Rien de sérieux. Robert a été obligé
de sortir un instant et m’a laissée pour que je
dorme un peu. Mais je me suis soudain sentie
mieux et j’ai pensé que vous seriez assez gen¬
tille pour me tenir compagnie et prendre une
tasse de thé avec moi.
M me SERVIÈRES. — C’est une excellente
idée. Je ne vous vois jamais seule, car Robert
ne vous quitte guère. Nous causerons tran¬
quillement. Mais d’abord, est-ce qu’il vous en
coûterait beaucoup de m’appeler « ma tante » on
« tante Marie » ? De vous à moi, ce « madame »
à chaque fois me choque horriblement. Quand
LA FILLE PERDUE
183
vous dites « madame », c'est comme si vous te¬
niez à marquer que vous n’êtes pas très assurée
de votre position ici. Nous n’avons rien ait ma
soeur et moi, pour être traitées ainsi.
j PERDÎT A. — Vous êtes très bonne, tante
Marie. Me permettez-vous de vous embrasser?
M me SERVIÈRES, Vattirant à elle cl Vem¬
brassant sur les deux joues . —- C'est un bien joli
cadeau que vous faites à une vieille femme comme
moi, de lui donner vos joues fraîches. {Perdiia se
rassied et sert le Ihé.) Nous n’avons pas besoin de
chercher bien loin un sujet de conversation :
Robert.
PERDÎT A. — Je voulais justement vous
parler de lui, tante Marie.
M me SERVIÈRES. — C’est étonnant ! Il m a
l’air d’un heureux homme, mon neveu.
PERDIT A. — Je crois qu’il a été très heureux
avec moi.
M me SERVIÈRES y levant le nez. — Pour¬
quoi mettez-vous cela au passé, Perdiia?
PERDÎT A. — Par prudence. Il m’a appris
qu’il ne fallait pas délier les dieux.
Mme SERVIÈRES . — Voilà, en effet, une
phrase à la manière de Robert. Mais c’est une
bêtise. Robert est fixé pour la vie.
PERDIT A. - — Il n’y a pourtant que trois
mois, tout juste, aujourd’hui, que nous vivons
ensemble. Est-ce sur une si courte expérience
que vous pouvez juger?
M me SERVIÈRES. — Ah çà ! mon enfant,
qu’y a-t-il donc? Vos paroles sonnent drôlement.
PERDIT A. -- Il n’y a rien. Je dis seulement
184
THÉÂTRE
que Robert a beaucoup vécu avant de me con¬
naître, qu’il a eu des liaisons qui onL duré plus
de trois mois et qu’alors...
M me SERVIÈRES , Vinterrompant. — Ah 1
je vois... Mais, petite sotte chérie que vous êtes,
qu’allez-vous vous mettre en tête? Robert a
vécu comme tous les hommes, il a eu des succès
faciles...
PEEDITA , simplement. — 11 n’a pas eu de
peine avec moi non plus.
M me SERVIÈRES , la grondant doucement. —
Décidément, Pcrdita !... Robert n’a rien eu de
sérieux dans sa vie ; pas une femme à laquelle
il se soit vraiment attaché, pas une à laque! e il
ait envisagé de lier son avenir.
PERDIT A. — Pourtant, il a eu une longue
liaison qui a duré des années avec une femme
dont il a eu une fille.
M me SERVIÈRES. — Gomment, vous savez
cela? Robert vous en a donc parlé?
PERDIT A. — Il m’a parlé longuement de sa
fille aujourd’hui.
M me SERVIÈRES. — C’est étrange. 11 ne
nous en ouvre jamais la bouche.
PERDIT A, avec un mouvement d’orgueil. —
Robert n’a pas de secret pour moi. Il ne m’a
rien caché de sa vie et je sens qu’il est heureux
de me parler de sa fille, de sa petite Jacquinc
comme il dit. Mais sur la mère de cette enfant,
je ne sais pas grand’chose et je ne veux pas
l’interroger. Qu’est devenue cette femme? N’est-
ce pas pour me rassurer que Robert m’a dit
qu’elle avait disparu? N’a-t-elle pas écrit?
LA FILLE PERDUE
185
Quelle était sa situation de fortune? Ne sait-on
vraiment rien sur elle?
M me SERVIÈRES. — Robert vous a dit la
vérité. Nous ne savons rien. Cette M me Cases
vivait probablement sous un nom qui n’était
pas le sien. Lorsqu’elle a quitté Paris, elle n’a
laissé aucune adresse ; elle n’a jamais écrii.
Nous avons appris plus tard — mais encore
c’étaient des bruits que nous n’avons pu vérifier
— qu’elle s’était remariée en Amérique. Sur sa
fille, silence complet. Vit-elle encore? Elle doit
ignorer — cela va sans dire — que sa naissance
est irrégulière. On aurait pu croire que Robert
l’avait depuis longtemps oubliée. Mais non, il y
pense toujours et il garde précieusement un
portrait de sa fille près de lui.
PERDIT A, avec vivacité. — Un portrait,
dites-vous, il a un portrait de sa fille !
M me SERVIÈRES. — Oh! une simple petite
photographie qu’il avait faite, lui-même, quand
elle avait quatre ans.
PERDIT A. — Quatre ans, vous êtes sûre?
Mme SERVIÈRES. — Mais oui... Qu’est-ce
qui vous surprend dans ce que je dis, Perdita?
PERDIT A, s oubliant . — Il a un portrait de
sa fille... à quatre ans !... Il faut que je le voie.
Où est-il? (Elle est de nouveau tendue et pâte.)
M me SERVIÈRES. — Comme vous vous
<>■
passionnez ! En quoi celte photographie peut-
elle vous intéresser tant?
PERDITA , se reprenant. — En effet, c’est
absurde. Mais Robert m’en a parlé, aujour¬
d’hui même, pour la première fois, et avec tant
186
THÉÂTRE
de douceur et d’émotion, que j’ai une envie
maladive de voir cette enfant. Il Ta fait vivre
devant mes yeux. Alors je voudrais confronter
l’image que je m’en suis faite avec la réalité.
M me SERVIÈRES. — Ah ! comme tout ce
■ i j # *
qui est de Robert vous touche, Perdita ! Nous
n’avons pas cette photographie, sans cela, je
vous l’aurais montrée. La seule épreuve, Robert
la détient. En voyage, il l’emporte avec lui,
je le sais. A Paris, il la range, je crois, dans son
bureau, car il souffrirait de l’exposer aux regards
de tous. Mais, puisque Robert vous a prise pour
confidente, Perdita, il ne refusera pas de vous
la faire voir.
PERDÎT A, elle-même. — Dans ce bureau
4 ■* *
tout près de moi !... ( A M me Seruières.) Vous
avez raison, tante Marie. Robert me la montrera,
sans doute, dès son retour.
M me SERVIÈRES. — Comme vous êtes ner-
■«
veuse, Perdita !
PERDITA. — Je vous demande pardon. Cette
V conversation avec Robert m’a émue plus que je
ne le pensais.
M& e SERVIÈRES. — Je crois que c’est de
calme que vous avez besoin, mon enfant. Pour¬
quoi n’essaieriez-vous pas de dormir jusqu’à
l’heure du dîner?
PERDITA. -— C’est vrai, je suis fatiguée.
Je f âcherai de me reposer.
M me SERVIÈRES , se levant et allant à elle.
— Je vous laisse. (Elle lui prend les mains.) Mais
vous avez de la fièvre. Voulez-vous que je fasse
venir notre médecin?
LA FILLE PERDUE
187
PERDÎT A, — Oh ! non, pas de médecin !
Une heure de sommeil dissipera ce malaise...
Au revoir, tante Marie, embrassez-moi, je vous
prie. Je sens que vous m’aimez. Il faut m’aimer
toujours, n’est-ce pas?
M me SERVIÈRES. — Mais que dites-vous
là, Perdita? Vous allez m’effrayer.
PERDIT A. — Il y a des instants où j’ai peur,
tante Marie. Nous étions si heureux, Robert et
moi, d’un bonheur au delà de ce qu’on peut
rêver. Alors, à la seule idée que ce bonheur pour¬
rait être détruit, je perds la tête, je voudrais
mourir...
M me SERVIÈRES , se penchant sur elle et
Vembrassant. — Perdita, revenez à vous. Vous
avez des idées noires aujourd’hui. Cela nous
arrive, hélas ! Et puis pourquoi aller chercher
dans le passé de Robert? Allons, n’y pensez
plus. Vous êtes heureuse ici. Tout le monde
vous aime. Robert ne vit que par vous. Voilà la
réalité. Reposez-vous et vous vous réveillerez
gaie et brillante, comme à l’ordinaire. Je vous
laisse. Je ferai prendre de vos nouvelles ce soir.
Et si demain vous êtes encore souffrante, je vien¬
drai passer un moment avec vous. Au revoir,
mon enfant.
PERDITA, — Au revoir, tante Marie.
. (M me Servières sort par la porte du fond. Per -
diia se lève , va à la cheminée et sonne. Elle
marche de long en large dans le cabinet de
travail. La femme de chambre apparaît.)
PERDITA. — Emportez le thé, Glémence,
188
THEATRE
et qu’on ne vienne me déranger sous aucun pré¬
texte ! Je veux dormir une heure au moins.
CLÉMENCE. — C’est bien, madame.
[Elle prend te plateau de thé et sort. Le jour
est tombé. Il fait gris dans la pièce. Perdila
reste immobile un instant, puis va jusqu'au
bureau, s'arrête et le regarde longuement.
Soudain elle s'en écarte avec brusquerie, elle
fait quelques pas jusqu'à la jenêlre, s'accro¬
che au rideau comme pour ne pas tomber.
Elle regarde au dehors, puis de nouveau scs
yeux reviennent ail bureau et le fixent. Elle
s’en rapproche. De nouveau , elle s'en écarte.
Elle respire difficilement et s'assied dans un
fauteuil. Elle passe tes mains sur son front et
relève ses cheveux. Elle ferme les yeux, les
rouvre et regarde encore le bureau. Elle se
lève, reste indécise, puis à pas lents se dirige
vers la porte de droite, met la main sur la
poignée et enir'ouvre la porte.Soudain elle la
ferme avec force et revient vers le bureau
d'un pas résolu .)
PERDIT A. — Je ne dormirai pas tant
que je ne l’aurai pas ouvert. (Elle allume la
lampe qui est posée sur le bureau et s'assied.
La scène maintenant est sombre. Perdila n'est
éclairée que par la lampe. Elle ouvre un tiroir
à gauche.) Ah ! il n’est pas fermé à clef. (Elle
prend des papiers.) Qu’y a-t-il ici? Des comptes,
un carnet de chèques... Ce n'est pas là que
je vais me trouver moi-même, f Elle ouvre
un second tiroir à gauche.) Papiers de famille.
LA FILLE PERDUE
189
Cela semble intéressant. (Elle sort une grande
enveloppe et en lire des papiers.) État civil,
contrat de mariage. {Elle met la main dans le.
tiroir el en sort un revolver.) Ah !... (Elle le regarde
un instant avec effroi , puis le rejellc dans le tiroir
où elle replace les papiers.) Cherchons ailleurs.
(Elle ouvre un tiroir à droite et sort une petite
enveloppe.) Là, sur le dessus, comme une enve¬
loppe que l’on sort souvent et qu’on remet soi¬
gneusement à sa place pour la retrouver le len¬
demain!... C’est cela... Il y a même une date,
1906... En 1906 j’avais quatre ans. (Elle a
Venveloppe fermée dans sa main.) Je connais
cette photographie. C’est la seule de moi qu’il
y ait à cet âge-là. Ma mère l’avait gardée... Elle
me représente aux Champs-Élysées près de la
voiture aux chèvres. Je me souviens. Je n’ai
pas de chapeau, mes cheveux — ils étaient
blonds alors — tombent sur mes épaules ; je
suis en blanc. C’était l’été sans doute. (Elle laisse
tomber Venveloppe sur le bureau.) A quoi bon la
regarder? Je la vois comme si elle était devant
moi... Il me semble même maintenant que je
me souviens quand elle a été prise. C’est curieux,
les souvenirs. Si on les cherche, ils s’effacent
devant vous. Et soudain, ils reviennent, vous
assaillent. (Elle reprend Venveloppe , joue un
instant avec elle, puis Vouvre et en lire une pelile
photographie. De la même voix tranquille :) J’étais
jolie quand j’étais enfant. Je ne savais pas que
la Némésis, comme dit Robert, apparaissait
sous une forme aussi charmante ! Mais comme
j’étais sérieuse ! Mes yeux voyaient dans l’ave-
190
THÉÂTRE
nir, faut-il croire... Mes cheveux sont plus foncés.
Ils ne sont dorés que quand la lumière joue sur
eux. ( Elle Henl la photographie devant elle.)... Et
maintenant, tout est fini déjà ! Il semble que
j’aie vécu cent ans en quelques heures... (Elle
remet la photographie dans son enveloppe , la
glisse dans le tiroir qu'elle ferme.) Je voudrais
être ailleurs, à m’engourdir, au soleil, toute seule,
loin d’ici, près des récifs de corail dans les mers
du Sud. (On entend un coup de timbre.) C’est
Robert qui rentre. Il n’a pas mis longtemps à
faire sa course. Il va venir ici... Ah ! que je suis
fatiguée ! On croirait, que la vie s’écoule de moi...
(Elle reste assise , la tête entre ses mains , sans
prêter aucune attention à Ventrée de Robert.)
(Robert enir'ouvre doucement la porte et regarde
dans la pièce. Il vient à Perdit a, V entoure
de ses bras. Elle ne bouge pas.)
ROBERT. —■ Perdita, ma chérie.
PERDIT A j absente. — Ah ! c’est toi.
ROBERT. — Tu vois, j’en ai eu vite fini là-
bas. Eh bien, tu vas mieux. Tu es déjà levée.
(Frappé soudainement de Vimmobilité de Perdita.)
Mais,Perdita, qu’y a-t-il? (Il lui prend les mains.)
Tu as les mains glacées !... Regarde-moi ( Elle
ne bouge pas.) Regarde-moi. (Il lui prend la
tête et la tourne doucement vers lui.) Quels yeux
as-tu aujourd’hui?
PERDITA 1 faiblement — Je suis malade...
Il faut me laisser tranquille. Ne me touche pas,
fais attention. Tu tomberais malade aussi.
ROBERT, la prenant dans ses bras et la menant
LA FILLE PERDUE
au divan. — Perdita, reviens à toi... Là, couche-
toi, tu es bien ainsi. Non, ne parle pas. Repose-
toi. Tu es blanche comme un linceul... (Il lui
lient les deux mains dans une des siennes, de
Vautre, il lui caresse doucement le front.) J'ai eu
peur, Perdit a. Tu me regardais avec des yeux
égarés, comme si tu ne me voyais pas... Ah ! un
peu de couleur revient sur tes joues pâles.
PERDIT A, encore à demi-consciente. — Que tu
es bon, Robert ! Que tu me soignes bien 1
ROBERT. — Attends un instant, chérie. Je
veux donner des ordres pour qu’on prépare la
chambre et qu’on téléphone au médecin. Ce
n’est rien, je sais, tu n’es pas malade. Ce n’est
pas pour toi, à vrai dire, c’est pour me rassurer
seulement. (Il veuf se lever.)
PERDIT A, le retenant. — Ne t’en va pas,
Robert, je ne puis rester seule. J’ai peur que tu
ne reviennes plus. Reste près de moi encore un
moment.
ROBERT . — Je ne te quitterai pas une
minute. (Il presse un bouton de sonnette sur la
bibliothèque tournante . Il soulève un peu Perdila
et prend la tête de sa maîtresse sur ses genoux.)
Vous êtes bien ainsi, mon amour.
(Clémence ouvre la porte.)
. ROBERT. — Clémence, préparez le lit pour
madame et mettez une boule d’eau bien chaude.
Dites à Alfred de téléphoner à M. Bergeron qu’il
vienne le plus vite possible. (Sort la femme de
chambre. A Perdiia :) Tu te coucheras dans un
instant.
192
THÉÂTRE
PERDIT A, toujours faible. — II semble que
je sois tombée d’une tour très haute. Je suis
brisée, j’ai mal partout.
ROBERT. — Pauvre petite, toi que j’ai tou¬
jours vue si solide ! Quelle secousse ! ( îl se
penche sur elle et lui baise le front. Elle le repousse
doucement de la main.) Est-ce que je t’ai fait
mal?
PERDÎT A. — Il ne faut pas...
ROBERT . — Oue dis-tu?
PERDÎT A. — Il ne faut pas me toucher...
Je t’expliquerai tout à l’heure quand je serai
plus forte.
ROBERT. — Tu n’es pas encore toi-même et
je ne comprends pas tes paroles. Mais repose-
toi... Il te faut du calme, et dormir aussi.
PERDÎT A. — Je ne pourrai pas dormir.
ROBERT. — D’où te vient ce malaise? Tu
étais si bien ce matin. Ce n’est pas notre con¬
versation, pourtant, je ne me le pardonnerais
pas.
PERDIT A, qui reprend ses forces. — Il y
avait de l’orage dans l’air que nous respirions, et
soudain la foudre a éclaté, détruisant tout...
Mais je vais mieux. J’étais si faible que j_^ avais
presque perdu conscience, je te voyais comme
dans un nuage ; je ne pensais à rien... Mainte¬
nant le brouillard se dissipe. (Poussant un cri.)
Ah ! c’est une autre douleur, Robert, Robert !
je ne puis la supporter.
ROBERT, se penchant vers elle. — Perdita, tu
souffres encore? Ma pauvre enfant î
PERDITA, Vécartant doucement. — Laisse-
LA FILLE PERDUE
193
moi, je vais mieux, je ne suis plus malade. Tu vas
le voir du reste. Il faut que je te parle.
ROBERT. — Ou’est-ce qui te presse? Quand
tu seras remise, il sera temps.
PERDIT A. -—■ Je ne dois pas attendre, pas
une minute... Seulement, ne reste pas là, si près de
moi, car cela me rend presque impossible de dire
ce qu’il faut que je te dise... Écarte-toi un peu, je
te prie. ( Elle le repousse un peu. Ne m’en veuille
pas... Mets-toi dans ce fauteuil, là, en face de
moi... Comme Robert hésite.) Ne me contrarie
pas pour une si petite chose. ( Robert , cette fois-ci ,
sans dire un mol, s’assied dans le fauteuil et attend.)
Ah ! j’ai encore une prière à t’adresser... Ne me
regarde pas ainsi... Je serai sans force si tu me
regardes.
ROBERT. — Je ferai ce que tu voudras, bien
que je ne puisse deviner où tu veux aller
(Il détourne les yeux , mais les reporte à plusieurs
reprises sur Perdila.)
PERDIT A. — Ce que j’ai à dire est difficile,
vois-tu. En vérité, c’est au delà des forces
humaines. Il faut que je ne pense à rien, sauf à la
tâche que j’ai devant moi. 11 importe que je ne
laisse pas mon esprit divaguer, que ma parole
aille droit au but. Robert, as-tu confiance en
moi?
ROBERT. — J’ai en toi une telle confiance,
entière, absolue, qu’il n’est au pouvoir de per¬
sonne, pas même au tien, de la détruire.
PERDIT A. — Il faut qu’il en soit ainsi. C’est
bien... Tu sais aussi que je ne puis te vouloir
194
THÉÂTRE
aucun mal, que ton bonheur m’est plus précieux
que la vie.
ROBERT. — Je le sais, Perdita, mais le ton
solennel de tes paroles m’effraie.
PERDITA. — Attends... Il faut que tu
saches aussi que je suis maintenant moi-même,
qu’il n’y a plus aucune faiblesse en moi, aucune
trace d’égarement, que je vois clair, que je ne
me trompe pas... Sache enfin que ce que je vais
te dire est sans appel, et, écoute-moi bien, ne
peut être discuté. ( Elle s'arrête un instant comme
pour rassembler ses forces.) Robert, il faut que
je te quitte.
ROBERT , courant à elle et se jetant à ses
genoux. —- Perdita, tu dis avec un accent sérieux
et qui me glace, des folies. Ce n’est pas toi qui
parles ainsi, ma petite Perdita. C’est quelqu’un
de nouveau, que je ne connais pas. qui me fait
mal. Reviens à toi, je t’en supplie.
PERDITA , le relevant. — Relève-toi, Robert,
tu ne dois pas rester à mes genoux.,. Pardonne-
moi la peine que je te fais aujourd’hui; je n’en
suis pas responsable; je souffre autant que toi.
ROBERT , avec une grande nervosité. — Tu
comprends bien, Perdita, que je n’accepte pas
un instant les paroles que tu viens de prononcer.
Je les prends avec beaucoup de calme, parce que
je n’y accorde, parbleu, aucune signification.
Seulement, il faut que tu m’expliques ce qui a pu
t’amener à penser, même un instant, que nous
pourrions nous quitter, nous, toi et moi. Tu n'y
songes pas, vraiment. De quelle méchante fée
as-tu été victime? Voyons, dis-moi cela simple-
LA FILLE PERDUE
195
ment, comme il convient entre nous deux. Dis-
moi quelles visions t’ont troublée.
PERDITA. — Hélas, Robert, pour le repos
de ton esprit, il ne faut pas me questionner.
ROBERT. — Peut-il être une torture pire
que ce silence obstiné?
PERDITA. — En effet, tu as à redouter pire
encore.
ROBERT , avec autorité. — En voilà assez.
Comment supporter de ta part ces menaces voi¬
lées? Elles sont inadmissibles entre nous. A je
ne sais que sujet, tu t’es fait, sans doute, des
montagnes de rien. Mais il suffît que tu sois
franche avec moi comme tu le dois et ces ima¬
ginations s’évanouiront. C’est cela que j’attends
de toi maintenant.
PERDITA. — Robert, je t’en supplie, ne me
parle pas sur ce ton-là. Je n’ai rien fait contre
toi, tu me connais assez pour en être sûr. Je
t’adjure de me croire, je t’adjure de ne pas m’in¬
terroger. Accepte en silence ce que je te dis ; il
faut nous séparer.
ROBERT , changeant de ton. — Mon cœur,
comme tu me tortures !...
PERDITA. — Pas cela, non plus, je t’en
prie. Je puis encore moins le supporter.
ROBERT , continuant sur te même ion. —
Sais-tu combien je t’aime? Sais-tu que tu t’es
emparée de moi tout entier? C’est une sorcellerie,
vraiment. Je ne m’appartiens plus. (Il t’entoure
doucement de scs bras sans en faire sentir l’étreinte.)
J’aime ton esprit, j’aime ton corps et ton cœur.
Je ne puis penser à toi sans que soudain un flot
196
THÉÂTRE
de tendresse m’envahisse ; je ne puis te toucher
sans un frémissement de tout mon être. Main-
m
tenant même, d’être si près de toi, je ne peux
plus parler... Je t’aime, Perdita.
(II se penche et veut la baiser sur les lèvres.)
PERDITA, se levant d’un bond. — Non, non,
va-t’en. Fuis-moi...
ROBERT, se relevant. — Je ne sais où je suis,
je perds la tête... Cette fois-ci, tu parleras, je
l’exige.
PERDITA. — Je ne puis parler, je te l’ai dit.
ROBERT , s’emportant. — Quel supplice m’in-
lliges-tu? C’est toi, toi, Perdita, qui me repous¬
ses I Tu ne veux plus de mes baisers. Est-ce que
je te fais horreur? Est-ce cela que je dois com¬
prendre et que tu ne peux dire?
PERDITA. — Robert, ne continue pas...
ROBERT , dans le même mouvement, — Ou
bien es-tu simplement lasse de moi? Déjà ! Ah !
je commence à entrevoir la vérité. Tu es jeune
et je ne le suis plus. Voilà toute l’affaire... J’avais
eu l’orgueil de croire que je saurais t’attacher à
moi... J’étais fou, je le vois. A quoi bon fermer
les yeux à l’évidence? Toutes choses s’éclairent
maintenant, et ce refus absurde, obstiné,-de te
marier. Parbleu, tu ne voulais pas te lier et
engager ton avenir qui est long au mien qui touche
à son terme.'
PERDITA. — Tais-toi 1 Ne me montre pas un
Robert égaré que je ne reconnais plus.
ROBERT. — Il ne me reste, en effet, qu’à me
taire. Un homme comme moi ne plaide pas une
telle cause. Il y a des défaites qu’il faut accepter
LA FILLE PERDUE
197
en silence. Séparons-nous, comme tu ie veux.
Puisque tu ne m'aimes plus, va-t'en. Tu es libre,
PERDIT A. qui est debout el qui chancelle, se
redressant. — C’en est trop. Tu me forces à révé¬
ler ce que, pour toi, je voulais tenir caché Tu
sauras la vérité, puisqu’il te la faut Mais fais
attention, c’est toi qui te détourneras de moi
avec horreur... Les dieux ont répondu au défi. Tu
verras la Némésis. (Elle court au bureau, ouvre
le tiroir de droite , sort la photographie de son enve¬
loppe et la brandit devant Robert aller ré.) Regarde !
Ce n’est pas ainsi que tu te représentais la Némé¬
sis. Elle a quatre ans, des cheveux blonds et bou¬
clés comme un ange. Il n’y a que ses regards qui
soient sérieux, sans doute parce qu’ils voient
dans l’avenir... Eh bien ! tu comprends mainte¬
nant? (Robert reste muet. Perdiia tout près de lui.)
Cette petite fille en robe blanche, c’est moi !
ROBERT, à voix basse. — C’est toi I C’est toi !...
(Il s'écarte d'elle.)
PERDIT A, se jetant sur lui et V enlaçant. —
Robert, Robert, je t’aime ! Ne m’abandonne pas !
(Elle tombe à ses pieds évanouie.)
*
RIDEAU
ACTE III
P
Même décor, le matin .
Le soleil entre par la grande fenêtre à droite . Il y a de
belles {leurs sur la table.
(Entrent M me Duprey el M me Seroières.)
M me SERVIÈRES. — Robert n'est pas là?
M me DUPREY. — Il a dû passer chez Per-
dita. C'est l'heure où elle se réveille. Nous pou¬
vons l'attendre un instant. Nous saurons ainsi
comment elle a dormi.
M^e SERVIÈRES. —- Oh ! je n'ai pas d’in¬
quiétude à son sujet. Jamais je n'ai vu de con¬
valescence plus rapide et plus éclatante. Et pour¬
tant Perdita a été à la mort.
M rae DUPREY. — Tu ne sais pas combien je
me suis attachée à cette petite, Marie. Lorsque
nous l’avons connue àSaint-Moritz,elIeme-faisait
un peu peur avec ses idées on ne sait d’où ; mais
elle est pure, et bonne, et droite. J’ai senti com¬
bien je l’aimais quand nous avons été sur le point
de la perdre.
M me SERVIÈRES. — Enfin, nous voici hors
d’aiïaire. Robert pourra se reposer à son tour.
M me DUPREY. — Il n’est que temps. Il a
si mauvaise mine, mon garçon.
LA FILLE PERDUE
Mme SERV IÈRES. — Eh ! n’est -ce pas natu¬
rel après la crise qu’il a traversée? Voir la femme
que l’on aime sur le point de mourir, la veiller
nuit et jour, comment s’étonner qu’il soit fati¬
gué?
M me DU PRE Y . — Tu as raison, Marie, mais
il n’y a pas que la fatigue chez mon garçon. Voilà
deux semaines déjà que Perdita est hors de dan¬
ger. Robert pourrait être fatigué et heureux. Est-
il heureux? Non, et pourtant Perdita est guérie.
Tant qu’elle était menacée, je lisais en lui sans
peine; il ne songeait, cela va de soi, qu’à la sauver.
Mais depuis qu’elle est rétablie, il est chaque jour
plus triste, plus préoccupé. C’est ceia qui m’in¬
quiète. Avec nous, il reste silencieux comme s’il
avait un secret à garder.
M me SERVIÈRES. — La secousse a été plus
forte que nous ne le pensions.
M me DUPREY . — Non, non, ce n’est pas
cela seulement, tu le sens bien comme moi.
M me SERV IÈRES. — C’est vrai, il y a là
quelque chose qui nous échappe.
,M me DUPREY. — Je ne puis supporter de
voir Robert ainsi. Si nous savions ce qui le tour¬
mente, nous pourrions sans doute venir à son
secours. Mais nous ne savons rien et sommes là à
nous ronger dans notre impuissance. C’est pour¬
quoi j’ai pensé, Marie, que tu pourrais causer
avec lui et essayer de trouver ce qu’il nous
cache.
M me SERV IÈRES. — Crois-tu que c’est fa¬
cile? Ce serait à toi de lui parler.
M me DUPREY. —• Ah! certes non. Je ne
J ■
Mme SERVIÈRES. — C’est lui.
[Entre Robert par la porte de droite . Sa mère se
lève et va à lui.)
M me DUPREY. — Comment est Perdita, ce
matin?
RO RE RT. — Très bien.
Ÿ M me DUPREY. — Et toi.mon grand garçon?
ROBERT. — Moi. maman, je vais bien.
Mme DUPREY. — Tu as l’air fatigué. Tu
devrais sortir un peu. Pourquoi n’cmmènerais-tu
pas Perdita?
ROBERT. Tu as raison. Il fait beau. Je lui
proposerai d’aller jusqu’au Bois après déjeuner
«■
[La porte de droite s’ouvre.
puis discuter avec lui ; je m’énerve, j’ai des
larmes plein les yeux ; il m’embrasse, et c’est fini,
je n’en sais pas plus qu’avant. C’est comme cela
que se terminent toutes nos discussions. Mais toi,
tu es plus habile, et tu as aussi plus d’expérience
de la vie ; enfin Robert t’aime autant que moi.
Peut-être apprendras-tu ce que nous voulons
savoir, peut-être le devineras-tu à demi-mot.
Alors nous pourrons venir en aide à mon garçon.
Mais comment guérir une maladie que l’on ne
connaît pas^
M me SERVIÈRES. — Ne te fais pas trop
d’illusions. Mais enfin, je veux essayer. Cela me
fait de la peine aussi de voir mon neveu prome¬
ner sa tristesse dans cet appartement.
M me DUPREY. — Il va venir ici en sortant
de chez Perdita. Je vous laisserai seuls.
200
THÉÂTRE
LA FILLE PERDUE
201
pour profiler des quelques heures de soleil.
M me DUPEE Y. — Et, en revenant, vous
goûterez chez moi.
ROBERT. — C’est entendu.
M me DUPREY . — Alors, à cette après-midi.
ROBERT. — Tu te sauves déjà?
M me DUPREY. — Eh ! mon petit, j’ai mon
ménage et le tien à diriger. Et puis, je veux ache¬
ter des gâteaux moi-même pour le goûter.Perdita
a un tel appétit... Je te laisse avec ta tante. Au
revoir.
(Elle sort par le fond.)
M me SERVIËRES. — Ainsi, Perdita a bien
dormi?
ROBERT. — Elle a dormi d’une traite, paraît-il,
d’hier soir à ce matin. C’est beau la jeunesse.
Af me SERVIËRES. — Il ne restera bientôt
plus de trace de cette crise si grave. Un de ses
résultats aura été d’attacher à jamais ta mère à
Perdita. Jusque-là elle était un pou sur la défen¬
sive. Maintenant, elle lui a donné tout son cœur.
ROBERT , avec fièvre. — Ah ! rien ne peut me
faire plus plaisir que ce que tu médis là, ma tante !
Oui, il faut aimer Perdita, toutes deux, la chérir,
l’entourer, ne pas la laisser seule...
M me . SERVIËRES. — Mais avec quelle cha¬
leur parles-tu tout à coup? Pourquoi cette émo¬
tion en me disant des choses si simples, si natu¬
relles? On dirait, ma parole, que tu as oublié
comment nous avons accueilli Perdita chez nous.
Qu’as-tu à craindre de notre part? Pourquoi
t’enflammer ainsi?
202
THÉÂTRE
ROBERT. — C/est vrai, je suis absurde. Ne
sais-je pas que je puis compter sur vous?
M me SERVI ÈRES. — Compter sur nous !
Encore un mot inexplicable. Mais qu’as-tu, Ro¬
bert?
ROBERT. — Rien, rien, en vérité. C’est un
reste de fatigue ancienne... Il ne faut pas y faire
attention, ma tante.
M me SERVI ÈRES. — N’y pas faire atten¬
tion est vite dit. Si tu voyais la mine que tu as !
Ta mère s’inquiète.
ROBERT. — Oh 1 il y a quarante ans que cette
pauvre maman se fait des soucis à mon sujet.
M me SERVIÈRES. — Cette fois-ci, non sans
raison, car nous trouvons toutes deux qu’à ton
âge tu devrais te remettre plus vite de la crise
que tu as traversée.
ROBERT. — Il faut croire que je ne suis pas
aussi jeune que je le parais.
M me SERVIÈRES .— Quelle absurdité! Non,
il y a autre chose que tu nous caches et je ne veux
pas te demander ce que tu préfères garder secret.
Mais je suis une vieille femme, Robert, et tu sais
que je t’aime comme si tu étais mon fils et tu me
permettras de te parler, une fois au moins r îibre-
ment sur un point qui me préoccupe un peu. Tu
as trouvé une compagne telle — ta femme de¬
main (j Robert ne peut réprimer un mouvement) —
qu’il est impossible de t’en souhaiter une meilleure.
Mais il faut dans toute union quelques ménage¬
ments. Tu aimes la vérité, dis-tu, mais toute
vérité n’est pas bonne à dire. Pourquoi as-tu
parlé à Perdita de ton passé?
LA FILLE PERDUE
203
ROBERT , agité. — Comment sais-tu cela, ma
tante?
M™ SERVIËRES. ~ Mais de la façon la
plus simple. Perdita me l'a dit le jour même où
elle est tombée malade. Elle a su que tu avais eu
une fille.
ROBERT. — Je t’en prie, ma tante, ne parlons
pas de cela. C’est un sujet qui in’a toujours été
pénible. Il me l’est devenu plus encore.
M me SERVIËRES. — Je suis bien fâchée de
réveiller une douleur ancienne. Je ne t’en parle que
parce que Perdita dans son délire appelait Jac-
quine...
ROBERT , plus agité et l'interrompant. — II
n’y a là qu’une coïncidence, tante Marie. Que vas-
tu chercher?
M me SERVIËRES. — Mais rien du tout,
Robert; je voulais dire simplement que cela lui
avait fait de la peine.
ROBERT. — Ah ! sans doute, mais ne va pas
bâtir des hypothèses absurdes sur un tout petit
fait comme celui-là.
AT”« SERVIËRES. — Je ne bâtis pas ; je
sais seulement que tu t’emportes sans que j’en
puisse comprendre la raison. Plus nous parlons et
plus je me sens inquiète. On vit dans une étrange
atmosphère près de toi. Fais attention que Per-
• dita, qui a besoin de calme encore et de bonheur,
ne s’en aperçoive !
ROBERT. — Hélas, hélas ! je lui ai fait tant
de mal déjà que je ne puis le racheter.
M me SERVIËRES, se levant. — Que dis-tu,
Robert?
204
THÉÂTRE
ROBERT , avec désespoir. — Ah ! ma tante,
laisse-moi, ne me questionne pas ; je ne puis te
répondre. Tu viens de le dire : il y a des cas où il
vaut mieux vivre dans l’ignorance et lemensonge.
Que ne î’ai-je su plus tôt? Aujourd’hui, il est trop
tard. Perdita maintenant ne pourra plus suppor¬
ter ma présence auprès d’elle.
M me SERVIÈRES. — Tu déraisonnes. Gom¬
ment une idée aussi folle peut-elle se présenter à
toi?
ROBERT. — Attends, attends, et tu verras...
Jusqu’à présent, par une convention tacite que
nous avons respectée depuis que Perdita a été
malade, il y a un sujet que nous n’avons pas
abordé et qui ne peut être touché. Mais, mainte¬
nant qu’elle est rétablie, je tremble. Elle entrera
ici dans un instant et, lorsque je serai en sa pré¬
sence, je ne pourrai ni lui parler ni la regarder. A
chaque minute, j’aurai peur, comprends-tu? oui,
peur... Les choses en sont arrivées à un tel point
que je regrette aujourd'hui letemps où il fallait à
chaque heure l’arracher à la mort, car mainte¬
nant, il suffit d’une phrase, d’un mot, pour que
la foudre éclate...
M me SERVIÈRES. — Robert, tu me-ierri-
fies. Dans le désordre de tes paroles, j’entrevois
je ne sais quoi de terrible.
ROBERT. Ah ! ma tante, laisse-moi ; j’en
ai déjà trop dit.
M me SERVIÈRES. — Tu me fais redouter
le pire...
ROBERT , faisant un grand effort sur lui-même.
— Non, rassure-toi, j’avais perdu la tête... Mais
LA FILLE PERDUE
205
c’est fini, tu vois. Laisse-moi, je t’en prie, j’ai
besoin de beaucoup de calme. Perdita va venir...
Il faut que je sois maître de moi... Cependant va
vers maman. Ne lui dis rien; elle s’effraierait,
la pauvre femme. Rassure-la de ton mieux ; je
suis bien content que tu sois près d’elle, tante
Marie. (Il la prend dans ses bras et la mène dou¬
cement à la porte du fond.)
M me SERVI ÈRES, — J’ai peur... Tu m’as
empoisonnée aussi.
ROBERT, — Va, ma tante,à tout à l’heure...
Oui, à tout à l’heure. ( Elle sort.)
(Robert hésite un instant, il sonne, puis va s’as¬
seoir résolument à son bureau. Il prend des
papiers dans un tiroir, les parcourt rapide¬
ment, en déchire quelques-uns, les jelie dans
la corbeille à papier près de lui, classe les
autres. Jeu de scène qui dure quelques ins¬
tants.)
ROBERT , sans se retourner. — Entrez.
LE VALET DE CHAMBRE, entrant. —
Monsieur a sonné?
ROBERT, classant toujours ses papiers. — Vous
préparerez ma grande valise, Alfred. Madame est
tout à fait rétablie. Je pars ce soir.
LE VALET DE CHAMBRE. — Pour plu¬
sieurs jours?
ROBERT. — Non, non, un très rapide voyage
d’affaires... Du linge de rechange et mon costume
gris.
LE VALET DE CHAMBRE. — Bien, mon¬
sieur. (Il sort.)
206 THÉÂTRE
(.Robert ouvre un autre liroir, examine une liasse
de papiers, la remet à sa place.)
•m
ROBERT. — Tout est en ordre ici. (Il prend
dans un liroir un revolver, Vexamine. — Pendant
qu'il le regarde , on entend un bruit. Il sursaute,
met rapidementle revolver dans la poche de son pan¬
talon, ferme le tiroir. — La porte de droite s'ouvre.
Le visage de Robert change d'expression. Perdila
apparaît. Elle esl vêtue d'une robe d'intérieur
blanche , 1res élégante, un peu décolletée. Elle est
fraîche , animée, éblouissante de jeunesse et de
beauté. Pendant la première partie de la scène, il
y a une gêne sensible entre eux, mais plus grande
chez Robert que chez elle.)
ROBERT, allant à elle. — Comment te sens-tu,
maintenant que tu es debout?
PERDIT A. — Très bien, merci.,. (Elle va à la
fenêtre.) Ah! le soleil remplit la pièce. C’est gai,
ici. (Venant à la table.) C’est toi qui as acheté ces
beaux chrysanthèmes?
ROBERT . — Mais oui, je suis heureux qu’ils
te plaisent...Si tu es assez forte,je t’emmènerai
au Bois après déjeuner. Nous marcherons un peu
le long du lac. L’air vif te fera du bien.
PERDIT A. — Comme tu prends soin de
moi, Robert ! Mais cela n’est plus nécessaire.
Ne vois-tu pas que je suis bien maintenant ?
Et ce solei si clair qui entre ici semble me
verser des forces. i\i-je vraiment été malade?
Je l’ai oublié déjà. Mais il ne faut pas que j’ou¬
blie de te remercier pour la façon dont tu m’as
soignée.
LA FILLE PERDUE
ROBERT. — Me remercier ! Le mot sonne
mal à mes oreilles.
PERDIT A. — Je n’emploie peut-être pas le
mot qu’il faut, mais je te suis reconnaissante du
fond du cœur du dévouement, de la bonté, de la
tendresse que tu m’as prodigués. Pendant que
j’étais en danger, tu ne m’as pas quittée un ins¬
tant, m’a dit ta mère.
ROBERT. — Je ne sais qui me parle quand je
t’entends. Où pouvais-je être ailleurs qu’à ton
chevet? N’est-ce pas à cause de moi que tu as
souffert et que tu as failli mourir. Il y a des jours
où j’ai désespéré.
PERDÎT A. — Il y avait en moi quelque
chose de plus fort que la mort. {Unsilence.) Lors¬
que j’ai été en convalescence, que faisais-tu de tes
soirées?
ROBERT . — Je restais ici, je lisais.
PERDIT A. — Tu n’as pas essayé de sortir,
de te distraire?
ROBERT. — Me distraire?
PERDIT A. — Mais oui, voir des amis, causer,
changer d’atmosphère et d’idées,
ROBERT. — Je n’y ai pas songé.
PERDITA, — Je crois que tu as eu tort. Ce
tête-à-tête avec toi-même ne semble pas t’avoir
réussi. Tu as l’air fatigué.
ROBERT , brièvement — Qu’importe?
PERDITA , avec tristesse.— Je n’aime pas le ton
sur lequel tu me parles. Tu parais faire à chaque
instant un effort pour ne pas causer librement.
ROBERT. — Je te demande pardon.
208
THÉÂTRE
PERDIT A, s'asseyant dans un fauteuil près de
la table . — Ainsi tu passais tes soirées ici. Que
lisais-tu?
ROBERT „ — Des vieux bouquins, ce sont les
meilleurs.
PERDIT A) allongeant la main et prenant un
des livres sur la table. — Voyons... (Lisant le titre.)
Théâtre de Sophocle. (Robert a un mouvement
comme pour s'emparer du livre. Il se retient. Elle
ouvre le volume.) Œdipe Roi. C’est une pièce que
je connais bien. J’ai eu à en faire une analyse à
T Université quand j’avais dix-huit ans. (Robert
se promène avec nervosité.) Je me souviens. Il y
a là une accumulation d’atrocités qui me sem¬
blait hors la vraisemblance. Il faut qu’Œdipe —
pourquoi? — ait tué son père ; il faut que Thèbes
soit décimée par la peste. Tout s’écroule. Cette
histoire est pleine de sang et de terreur. Je me
suis demandé — je ne l’ai pas oublié —ce qui
serait arrivé, lorsque Œdipe découvre la vérité
su;' ses liens avec Jocaste, si, à ce moment-là,
Thèbes avait é é prospère et qu’aucune catas¬
trophe ne l’eût menacée. Jocaste et Œdipe me¬
naient , semble-t-il,une vie conjugale sans nuages,
malgré la différence de leurs âges. Ils avaient
plus!., u s enfants, pleins de santé et de joie. Ils
étaient heureux sans doute, mais les dieux jaloux
ont déchaîné la pe^te dans Thèbes et voilà une
sombre tragédie qui se déroule. Tu t’y intéressais
quand tu étais seul? *
ROBERT , s'arrêtant. — Parlons d’autre chose,
Perdita, je t’en prie.
PERDIT A, — Tiens, c’est la première fois
LA FILLE PERDUE
209
que tu m’appelles par mon nom. (Un temps très
court.) Et l’autre livre, on peut l’ouvrir, celui-là?
Thucydide : la Guerre du Pêloponèse. C’est inté¬
ressant? Je ne l’ai jamais lu.
ROBERT. — Oh ! tu sais... (Se reprenant et
saisissant ce prétexte pour rompre la conversation.)
Il y a de très belles choses là-dedans. Je t’en
lirai quelques lignes qui sont célèbres. (Il feuil~
telle te livre.) Cela a été écrit à une époque où les
gens étaient plus forts et plus durs que les hom¬
mes de notre temps. Ils n’avaient pas peur d’aller
jusqu’au bout de leurs idées... Ah ! voilà. C’est
ce que répondirent les Athéniens aux Méliens
dont ils assiégeaient la ville et qui leur avaient
envoyé des parlementaires : « Il faut se tenir,
dirent-ils, dans les limites du possible et partir
d’un principe universellement admis : c’est que,
dans les affaires humaines, on se règle sur la jus¬
tice quand, de part et d’autre,on en sent la néces¬
sité, mais que les forts exercent leur puissance et
que les faibles la subissent. » Les Méliens refu¬
sèrent de se déclarer sujets d’Athènes. Les Athé¬
niens emportèrent la ville d’assaut. Iis passèrent
au fil de l’épée tous les adultes et réduisirent en
servitude les femmes et les enfants. Hein, ce n’est
pas mal, cela?
PERDIT A. — C’est impitoyable. Pourquoi te
plais-tu à des choses aussi cruelles?
ROBERT , lentement , avec un peu d’étonnement.
— Je ne sais pas, en vérité. Peut-être par réac¬
tion contre les niaiseries sentimentales qui sont
à la mode.
PERDIT A. — Tu voudrais t’endurcir.
u
210
THÉÂTRE
BOBERT. — C’est une grande faiblesse
d’être trop sensible.
PERDIT A. — Il ne faudrait pas aller jusqu’à
la dureté... Je ne vois pas, du reste,’ce qui te
pousse et pourquoi tu parles ainsi. Il est des cas
où il n’y a ni vainqueurs, ni vaincus, ni innocents,
ni coupables.
ROBERT. —Eh bien, ils paient tous ensemble,
confondus les uns avec les autres. Il en est ainsi
fi
dans la vie. Il faut s’habituer à cette idée.
PERDIT A. — Ta conversation est triste
aujourd’hui, Robert.
ROBERT. — Tu as raison. C’est une conver¬
sation absurde... Je ne sais à quoi je pense. J’ai
vécu récemment trop enfermé en moi-même.
PERDIT A. — Oui, il semble que nous soyons
séparés par tout un monde. Tu n’aurais pas
parlé ainsi avant ma maladie, quand nous vivions
l’un près de l’autre et que je connaissais la
moindre de les pensées. Maintenant il faut sur
chaque point des explications. Qu’est-ce que tu
veux dire par aller jusqu’au bout de ses idées?
ROBERT . — Avoir le courage de ce qu’on
pense et ne s’arrêter à rien.
PERDIT A. — Ah ! cela me plaît davantage,
bien que cela soit un peu obscur.
ROBERT. — Ce n’est pas facile à expliquer.
Ce n’est pas vis-à-vis des autres qu’il faut avoir
ce courage ; c’est vis-à-vis de soi-même lors¬
qu’on est seul en face de sa conscience.
PERDIT A. — Cette fois-ci je comprends ce
que tu veux dire. (Elle se lève> fait quelques pas
ei revient à Robert qu'elle regarde bien en face . Il
*
LA FILLE PEBDUE
m
détourne les yeux.) Et tu trouves cela difficile?
ROBERT. — Très difficile.
PERDIT A. — Impossible?
ROBERT. — Hélas, impossible.
PERDIT A. — Cela aussi, je le comprends...
C’est pour cela, sans doute, que tu ne me
regardes jamais quand tu me parles maintenant.
ROBERT , très gêné. — Mais tu te trompes.
PERDIT A. — Non, ( Un silence elle fait
quelques pas, va à la table, prend un chrysan¬
thème, puis s’approche de la fenêtre.) Il y a encore
du soleil au monde, et des fleurs, et des gens
heureux qui passent dans la rue. Et j’ai vingt
ans ! (Revenant à Robert.) As-tu jamais été
malade, Robert?
ROBERT, étonné. — Malade?... Oui, j’ai été
malade après ma seconde blessure.
PERDIT A. — Tu as été en danger? Te sou¬
viens-tu de ce que tu as ressenti tout de suite
après la période critique?
ROBERT. — J’ai eu une triste convalescence.
J’étais prisonnier ; je me faisais beaucoup de
soucis, pour ma mère, en particulier.
PERDIT A. — Alors tu n’as jamais connu la
joie de revenir à la vie?
ROBERT. — Non.
PERDIT A. — Je te plains. C’est une des sen¬
sations les plus fortes et les plus enivrantes que
l'on puisse éprouver. Je l’ai ressentie, je la res¬
sens encore. Rien ne peut f affaiblir, rien ne peut
la diminuer. C’est comme si un Ilot de sang nou¬
veau, tout frais, qui n’a jamais servi, emplissait
vos veines. Il y coule joyeusement, en tumulte,
212
THÉÂTRE
en désordre. Il semble qu’on l’entende chanter
en vous. Il emporte tout sur son passage, les
regrets, les remords, et jusqu’aux souvenirs.
On ne veut plus vivre que pour le présent ; — le
passé est aboli. Et tout se colore magnifique¬
ment à vos yeux. — Ai-je jamais vu le soleil
avant aujourd’hui?... Ces fleurs ne se sont épa¬
nouies que pour moi. Les premiers grains de rai¬
sins que tu m’as apportés quand j’ai commencé
de manger n’ont jamais eu leurs pareils au
monde. On est comme transporté de joie et,
quand même on sent encore une faiblesse qui,
elle-même, n’est pas sans charme, on imagine
qu’on surmonterait n’importe quel obstacle, si
le destin en dressait un sur votre chemin.
ROBERT. — Tu as à peine vingt ans ; tout
est miracle à cet âge-là.
PERDÎT A. — Pourquoi parles-tu comme
un vieillard?
ROBERT. — J’ai vieilli soudainement.
PERDIT A. — Faut-il te souhaiter d’être
ma ade à ton tour pour que tu te réveilles jeune
encore?
ROBERT. — Il faudrait que la maladie fût
assez forte pour effacer tout souvenir ^n moi.
PERDIT A, saisie . — Ah ! (Un silence assez
lofig , sur un autre ion.) Comment va ta mère
aujourd’hui?*
ROBERT. — Elle était ici tout à l’heure avec
tante Marie. A vrai dire elle n’est pas encore
tout à fait rassurée. Elle s’inquiète.
PERDÎT A, V interrompant. — A ton sujet,
naturellement.
LA FILLE PERDUE
213
ROBERT . — Au nôtre. Je viens d'avoir une
conversation assez pénible avec tante Marie,
Elle s’est mis en tête qu’il y avait une cause
morale à ta maladie,
PERDÎT A, V interrompant. — Et à tes idées
noires.
ROBERT. — Alors elle cherche.
PERDIT A, inquiète . — Elle n’a pas trouvé?
elle n’est pas sur la piste?
ROBERT. — Ah î je te l’avoue, j’ai été sur le
point de me trahir. Mais e me suis arrêté à
temps.
PERDIT A. — Il ne faut rien dire, Robert,
quoi qu’il arrive. Promets-le-moi.
ROBERT Quoi qu’il arrive... Ne rien dire...
PERDIT A. — Tu hésites?
ROBERT , gêné. — Je n’hésite pas, mais je ne
suis pas sûr de comprendre. Pourquoi tiens-tu
à cette promesse?
PERDIT A. — Ou’est-ce qui t’arrête, ici,
Robert? A quoi penses-tu? Y a-t-il une seule
hypothèse dans laquelle tu puisses envisager de
dire la vérité à ces deux pauvres vieilles femmes !
(Allant à lui.) Ah ! réponds-moi, cette fois-ci, et
clairement... J’ai peur de comprendre. Parle, et
que tes yeux ne quittent pas les miens.
ROBERT, après un temps et avec un effort sur
lui-même. — Je ne dirai rien.
(Il se détourne d'elle et fait quelques pas rapides.
Elle le suit des yeux avec inquiélude ,)
0
PERDIT A , se laissant tomber sur le divan , —-
Je me sens fatiguée, soudainement.
1 ■ «T
214
THÉÂTRE
ROBERT , allant à elle. — Je suis au désespoir.
C'est ma faute encore. Ah ! tant de maladresse !
PERDIT A. — Non, tu n’y es pour rien. Un
peu de lassitude seulement. Ne t’alarme pas à
mon sujet. Tu vois, j’ai déjà repris mes couleurs.
Je suis plus impressionnable encore que je ne le
croyais. Il y a entre nous une atmosphère à
laquelle je ne suis pas habituée. C’est sans doute
ce qui m’oppresse. Il me faut à tout moment
faire un effort pour savoir ce que tu penses.
Cela m’est très pénible. J’ai été inquiète, il y a
un instant, parce qu’il m’a semblé que tu me
cachais quelque chose... De toi à moi, c’est impos¬
sible.
ROBERT. — Hélas î vois où la franchise
nous a menés.
PERDIT A. — C’est vrai, et pourtant les
blessures qu’elle fait ne sont pas empoisonnées.
ROBERT. — Elles tuent aussi sûrement.
PERDIT A. — Mon pauvre Robert, est-ce toi
qui parles ainsi? Comme tu as changé !
ROBERT. — J’ai beaucoup changé, en effet.
PERDIT A. — Je ne te reconnais plus.
ROBERT , se montant peu à peu „ — Tu t’en
étonnes? mais pourrait-il en être autrement?
J’étais, il n’y a pas longtemps, un homme fier
et je suis accablé par la honte. J’étais fort et ne
demandais le secours de personne, je suis brisé
par des événements qui sont plus forts que moi.
Je me croyais un esprit libre. A quoi me sert
une liberté dont je ne puis user? Je suis devant
toi et je baisse les yeux. J’ai ruiné ta vie, c’est
vrai, mais la mienne du même coup. La grandeur
du châtiment dépasse la faute. Regarde ici
les misérables que nous sommes. Nous nous cher¬
chons et nous nous fuyons en même temps. Je ne
sais rien de toi et j’ai peur, car ce que j’entrevois
me terrifie. A chaque instant tu approches d'un
sujet qui ne peut pas être abordé. Tes allusions
au passé, comment les supporter? C’est assez
qu’il vive terriblement en nous. Un esprit de
vengeance t’anime-t-il? Veux-tu me faire payer
un crime ancien ! Ah 3 laisse, laisse l’expiation
venir à son heure qui est peut-être proche. Faut-
il auparavant implorer ta pitié, ton pardon?
Est -ce cela que tu veux de moi? Crois-tu que je
ne sente pas suffisamment mes forts? Leur poids
est sur mes épaules et m’écrase.
PERDIT A. — Robert, arrête-toi.
ROBERT. — Non, il faut que je parle. C’est
peut-être la dernière fois.
PERDITA , bondissant sur lui. — Que dis-tu?
ROBERT. — J’eusse mieux fait de me taire.
Je ne l’ai pas pu. Quelque chose de plus fort que
moi m’a poussé à parler. Je voulais te cacher
encore la décision que j’ai prise. Mais, hélas !
tu n’as pas fait en vain appel à ma franchise et
au Robert que tu as connu.
PERDIT A. — Je le retrouve, enfin.
ROBERT. — Pour le perdre à jamais, Perdita,
il faut que je te quitte !
(Il se laisse tomber à genoux devant Perdita , et
pleure.)
PERDITA. — C’est donc vrai. Tu veux me
quitter... Je le soupçonnais depuis un moment.
216
THÉÂTRE
Et voilà que tu pleures à mes genoux. (Elle lui
caresse doucement la lêle.) Toi, mon Robert !
Je n’ai jamais vu des larmes dans tes yeux. Tu
es un homme, et fort, et tu pleures ! Faut-il que
tu aies souffert, mon chéri, pour en arriver là 1
Et c’est à cause de moi ! Comment veux-tu que
je le supporte?
j ROBERT, se relevant. — Je te demande par¬
don. Une faiblesse indigne de moi...
PERDIT A. — Non, ne t’excuse pas. Je
t’aime ainsi. Je te préfère au Robert fermé de
tout à l’heure, à celui qui se cachait de moi.
Quel crime avais-je donc commis pour être
traitée ainsi en ennemie? Ne sommes-nous pas
restés, malgré tout, ce que nous étions, des cœurs
honnêtes et droits, entre lesquels aucune ruse
n’est possible, entre lesquels il ne peut y avoir
de dissimulation?
ROBERT. — Perdita, la souffrance m’avait
fait perdre la raison,
PERDITA. — Te voilà redevenu humain,
comme tu l’étais. Maintenant nous pourrons
causer ouvertement. Maintenant, tu peux me
dire comment tu as été amené à cette étrange
décision de partir. -
ROBERT. — Il faudrait peut-être que je
fusse plus maître de moi que je ne le suis pour te
le faire comprendre. Je l’essaierai pourtant. Mais,
au vrai, que te dire, Perdita? La décision de
partir n’a-t-elle pas en soi son explication? Que
puis-je y ajouter?
PERDITA. — Pourtant il me faut davan¬
tage et je ne te tiens pas quitte si aisément. Tu
LA FILLE PERDUE
étais résolu à quitter ta mère et ta tante, et sous
quel prétexte? Quel motif aurais-tu invoqué
pour leur faire tant de peine.
ROBERT. — Je leur aurais dit la vérité.
PERDIT A, effrayée , — La vérité ! tu n’y
penses pas !
ROBERT. — Il y a un moment où on ne peut
la taire. Une lettre, une heure après mon dé¬
part, leur en aurait donné la raison.
PERDIT A. — C’était là ce que tu avais
décidé. Tu voulais mettre de l’irrévocable entre
nous. Tu voulais rendre ton retour impossible.
ROBERT. — Mon retour n’est-il pas impos¬
sible? N’y a-t-il pas de l’irrévocable entre nous?
PERDIT A. — C’est ainsi que tu partais pour
toujours. Et je n’aurais appris, moi aussi, ce
départ, que par une lettre. Est-ce possible?
Est-ce toi qui parles?... (Un temps.) Mais je veux
savoir encore une chose et il faut que je reste
calme. Dis-moi, je te prie, pourquoi, puisque
notre séparation est inévitable, c’est toi qui dois
quitter cette maison et non pas moi? Il y a là
quelque chose d’incompréhensible qu’il faut
éclaircir. C’est moi qui dois m’en aller, moi qui
suis une intruse ici. Voilà la solution naturelle.
ROBERT . — Perdita, tu n’es pas une intruse
* * *
ici.
PERDITA. — C’est vrai. Mais veux-tu que
ta mère et ta tante aient pour cette petite fille
retrouvée les sentiments qu’elles ont pour toi?
ROBERT . — J’ai pensé que, lorsqu’elles
verront notre vie ruinée, tu sauras les consoler
mieux que moi. Je suis devenu d’humeur sombre
218
THÉÂTRE
et renfermée. De quelle aide leur serai-je, moi
qui ai déjà tant de peine à me supporter moi-
même? Tandis que toi, ta grâce, ta fraîcheur, ta
bonté naturelle, ta jeunesse rayonnante, quel
don leur fais-je ainsi en les quittant ! Et toi-
même, Perdita, où puis-je te laisser avec plus
de sécurité, avec moins de soucis à ajouter à
ceux que j’emporte avec moi?
PERDITA , après un silence et appuyant sur
les mots . — Et tu comptes aller très loin?
ROBERT . — Loin ou près, qu’importe?
PERDITA. — Je sens bien que ce que tu dis
est vrai, mais n’est vrai qu’en partie. Tu ne me
trompes pas, et pourtant l’accent de ta voix ne
porte pas la conviction en moi. Il y a dans ta
pensée quelque chose d’affreux que l’on ne peut
dire. Mais on peut le deviner, s’il faut le taire.
Robert, pourquoi ne m’invites-tu pas à faire ce
grand voyage avec toi?
ROBERT . — Que dis-tu?
PERDITA . — Ne suis-je pas ta compagne de
toujours? Grois-tu que tu aies le droit de couper
les liens qu’il y a entre nous ?
ROBERT , avec effroi . — Toi, partager mon
sort! Il ne le faut pas, Perdita. Une victime suffit,
PERDITA. — Et tu t’es désigné toi-même
sans me consulter !
ROBERT . — Je suis un homme frappé de la
foudre et qui n’a plus qu’à disparaître.
PERDITA. — Et qui m’empêchera de te
rejoindre où tu vas?
ROBERT. — Je t’en supplie, quitte cette
pensée, La vie est devant toi.
LA FILLE PERDUE
219
■
PERDITA. — La vie n’a pour moi, sache-le,
que le sens que tu lui as donné.
ROBERT , éperdu. — Perdita, c’est impos¬
sible ! Moi, être cause de ta mort? Je ne puis en
supporter l’idée. Je te promettrai tout ce que tu
voudras. Je partirai seulement, parce qu’il est
impossible que je continue à vivre ici... Je par¬
tirai, et ce sera tout... Tu comprends ce que je
veux dire. Mais toi, tu resteras là. un peu, auprès
de ma mère, et puis, un jour, qui sait...
PERDITA. — Robert, reviens à toi. Ton
esprit semble égaré. Quelles semaines as-tu pas¬
sées dans la solitude? Ouelles tortures as-tu en-
durées pour que je te retrouve ainsi? Et moi,
pendant que tu souffrais, je revenais paisiblement
à la vie dans mon lit de malade, entourée des
soins et de Tafïection de tous. Mais c’était toi,
mon pauvre Robert, qui étais en danger mor¬
tel, toi qu’on abandonnait pour ne penser qu’à
moi, toi, sur qui j’aurais dû veiller tendrement
à chaque minute. Ah ! j’ai été loin de toi trop
longtemps. Mais écoute, Robert, même si nous
avons peu d’heures à vivre ensemble, il faut
- au moins qu’elles nous servent à éclaircir tout
ce qui reste d’obscur entre nous. Il faut que je
sache ce qu ’il y a en toi et que je ne te cache rien
de ce que je pense.
ROBERT. — Tu entreprends une tâche impos¬
sible.
PERDITA. — Il s’agit de te sauver. Grois-tu
que je vais reculer? Je ne sais si je me trompe,
mais je pense que je pourrai enlever de ton coeur
l’amertume qui l’empoisonne.
220
THÉA.TRE
ROBERT. — Scrais-tu cette magicienne?
PERDÎT A. — J’irai droit au but. Ma vie est
ruinée, il est vrai,mais où est ta faute, Robert?
Je la cherche et ne la trouve pas.
ROBERT. — Tu es généreuse, Perdita.
PERDIT A. — Tu n’as pas été coupable
envers moi. Seul le jeu tragique des circons¬
tances a été contre nous.
ROBERT. — Déjà les choses m’apparaissent
dans une lumière nouvelle.
PERDITA. — Les hommes n’ont rien à voir
dans la situation où le hasard nous a placés. Ils
n’ont pas à la connaître, nous ne dépendons
ni de leurs idées, ni de leurs préjugés, ni des lois
changeantes qu’ils ont faites, ni de celles, plus
impérieuses parfois, qui ne sont pas écrites.
ROBERT. — Où te diriges-tu, Perdita?
PERDITA. — Attends... Nous sommes l’un
et l’autre, des esprits libres. Nous ne nous trou¬
vons pas en face des lois divines.
ROBERT. — Tu dis vrai.
PERDITA. — J’en suis arrivée là. J’avais
détruit tout ce qui au dehors s’oppose à nous,
et je me suis arrêtée, effrayée tout à coup, car je
m’apercevais soudain que l’obstacle auquel nous
nous heurtons, c’est dans nos cœurs, dans nos
esprits qu’il s’est dressé. Comment le vaincre
puisque c’est de nos idées et de nos sentiments
qu’il se fortifie?... Et je suis restée là, immobile,
ne pouvant faire un pas de plus. Le chemin était
fermé devant moi... Et soudain, un jour, un
miracle s’est produit... Je ne sais comment te
LA FILLE PERDUE
221
l’expliquer, mais voilà, l’obstacle avait disparu,
la route était libre et la barrière tombée.
ROBERT. — Que veux-tu dire? Si je t’en¬
tends bien, tu as senti qu’après cette crise, tout
n’était pas fini pour toi, que tu pouvais être
heureuse encore. C’est cela, n’est-ce pas? Je le
prévoyais... A ton âge,il n’est rien d’irréparable,
le cœur a une faculté de renouvellement qui sem¬
ble inépuisable. Ah ! c’est un grand souci de
moins pour moi. Je respire plus librement.
PERDIT A. — Décidément le voile que le
temps et la séparation ont tissé entre nous est
épais.
ROBERT. — Il faut le déchirer hardiment,
Perdita.
PERDIT A. — Je te dirai donc tout, Robert.
La vérité est que, lorsque je me suis interrogée
à ton sujet, je n’ai trouvé dans mon cœur que le
souvenir de l’homme que j'ai connu jeune fille
et qui a fait de moi une femme. Il n’y avait pas
deux images qui se combattaient ; une seule
régnait, éclatante, sans rivale. Contre quoi, du
reste, aurait-elle eu à se défendre? Contre des
souvenirs si lointains, si vagues, si pâles qu’ils se
perdent dans un passé tout noyé dans les
brouillards. J’en suis arrivée à douter même
de leur existence. J’ai chassé loin de moi ce que
j’ai entendu du Robert d’il y a vingt ans, j’ai
grandi sans le connaître ; j’ai vécu comme s’il
n’avait pas existé. Pour moi, il n’y a qu’un
Robert, celui qui m’est apparu là-haut, sur îa
montagne, et qui a ouvert devant mes pas le che¬
min véritable du bonheur. Tu vois bien qu’il
222
THÉÂTRE
m’est impossible de me battre contre les fan¬
tômes qui t’apparaissent?
ROBERT. — Que veux-tu dire ici, Perdita? il
faut que je le sache.
PERDITA. — Pourquoi me forces-tu à expli¬
quer ce qui est l’évidence même?
ROBERT. — Va jusqu’au bout.
PERDITA. — Où je me sauve, tu te perds.
J’étais une enfant, il y a seize ans ; tu étais un
homme. Tout s’est effacé de ma mémoire ; mais
des images nettes, précises, sont restées gravées
dans ton cœur. Aussi tes regards se détournent
de moi, tu ne peux supporter ma vue, parce
qu’en ma personne, le présent et le passé se
mêlent à tes yeux affreusement... J’ai fini.
Puisse ce que tu viens d’entendre te rendre plus
facile de vivre lorsque nous serons séparés !
ROBERT , — J’étais allé si loin dans mon
erreur que je doute encore de ce que je viens
d’entendre. C’est en moi un grand tumulte. Je
ne sais comment m’y reconnaître. Mais d’abord,
il y a ceci : tu ne me hais pas. Répète, répète ces
mots pour qu’ils me pénètrent.
PERDITA . — Je t’aime toujours.
ROBERT . — Tais-toi, ne dis plus rien. Laisse-
moi, laisse-moi un instant pour m’habituer à
l’éclat de cette idée. Je suis comme un homme
qui aurait été enfoui longtemps dans un cachot,
qu’on en tire soudain et qu’on amène en plein
soleil. La lumière, la grande et belle lumière du
jour l’aveugle ! Ah ! tu ne sauras jamais dans
quelles angoisses j’ai vécu. Je ne L’avais sauvé
de la mort que pour te perdre à nouveau, irré-
LA FILLE PERDUE
r
médiablement cette fois et avec une telle suite
de douleurs devant moi, et si aiguës, qu’il
m’aurait été impossible de les supporter. Rester
accablé sous le poids de ta haine que je croyais
avoir méritée et te voir me quitter pour aller
vers je ne sais qui, mais vers un autre,sans doute,
cela était au-dessus de mes forces... Et puis voilà
que soudain... Ah ! jure que tu ne me quitteras
jamais quoi qu’il arrive?
PERDIT A. — Je te quitterai pourtant,
Robert.
ROBERT. — Que veux-tu dire? Quel est ce
jeu cruel?
PERDIT A, douloureusement d'abord , puis
se montant peu à peu . — Ce n’est pas un jeu,
Robert, tu sais bien que j’en suis incapable.
Mais, en vérité, comment peux-tu imaginer
qu’une vie commune est possible entre toi, tour¬
menté par le passé, et moi, pour qui le présent
seul existe. Je ne t’ai rien caché, tu sais ce qui
est en moi ; et d’autre part, tu te connais toi-
même, tu es celui qui se souvient... Vivre l’un
près de l’autre ! Ce serait perpétuer un conflit
intolérable. Et ne vois-tu pas où nous irions?
A m’avoir à tes côtés chaque jour, presque à
chaque heure, il arriverait un moment où le
présent remporterait, un moment où tu oublie¬
rais le passé et ta-fille perdue, où tu ne verrais
plus en moi que la femme que tu as aimée. Dans
un moment de folie, tu me prendrais dans tes
bras. Où trouverais-je la force de résister? Sur
quoi m’appuierais-je pour lutter contre toi?...
Et de nouveau nous serions l’un à l’autre,..
s
f
*
*
224
THÉÂTRE
Mais tu te ressaisirais bien vite et tu me mau¬
dirais d’avoir été la cause de ton égarement. Les
remords t’accableraient — je te connais mainte¬
nant, je sais que tu es leur proie faciie—et qu’ad¬
viendrait-il de nous au lendemain de ce qui serait
à tes yeux une faute, et peut-être un crime?
ROBERT , voulant l'interrompre. — Mais, Per-
dita 1 c’est toi maintenant qui es dans l’erreur.
Écoute-moi un instant.
PERDÎT A, avec plus de passion encore. — A
quoi bon? Il y a tout de même entre nous un
abîme que tu ne franchiras pas... Mettons que
je me trompe. Mettons que tu sois un homme
au-dessus des faiblesses humaines, un homme
impassible, un homme qui ne peut faillir... Mais
moi, je ne suis qu’une femme, et une femme qui
aime, une femme sans force contre l’amour que
tu as su lui inspirer. Tu ne peux pas attendre de
moi l’assurance tranquille qui t’est facile. M’im¬
poseras-tu le supplice quotidien de resterindifïé-
rente et froide auprès de celui que j’aime? Puis-
je répondre de moi? Ah 1 tu ne me connais
guère ! Elle s'approche de lui,) Je voudrai
prendre ta main. (Elle lui prend la main.) La reti¬
reras-tu? Je voudrai me blottir près de toi, dans
la chaleur de ton corps, à ma place, comme je
disais autrefois. ( Elle est tout près de lui , la tête
presque sur Vépaule de Robert.) Me cliasseras-tu?
(Avec violence et Vécartant d'elle.) Non, non, tu
l’as dit, il ne faut pas défier les dieux. Renvoie-
moi, et tout de suite, tu m’entends. Demain il
serait trop tard. (Changeant de ion et avec un
gémissement.) Ah ! tu as tant fait que, cette
LA FILLE PERDUE
225
fois-ci, j’ai honte ! { Elle iombe sur le divan el san-
glole. Robert fait deux pas pour aller à elle , puis a
un instant d’hésitation.)
PERDIT A, qui le voit immobile , 5e redresse
et se lève. — L’expérience est faite : elle est
0L t
décisive. Tu ne demanderas plus rien après ce qui
vient de se passer. Séparons-nous. C’est moi qui
quitte cette maison.
ROBERT,courant à elle. — Non, tu resteras ici,
PERDIT A. — Il faut que je parte.
ROBERT. — Je saurai te garder.
PERDIT A. — C’est impossible, hélas!
ROBERT. — Tu t’es trompée sur mes sen¬
timents comme moi sur les tiens. Nous avons
vécu l’un et l’autre dans la même erreur.
PERDIT A. — Que veux-tu dire?
ROBERT . — C’est difficile. Les mots me sont
lourds à manier... Je ne sais où trouver un che¬
min... Ah! voilà!... Perdita, te souviens-tu, tout
à l’heure — il y a un siècle tant il s’est passé de
choses depuis — de m’avoir dit que je ne pou¬
vais même pas te regarder?
PERDITA. '— Je me souviens. Tu n’avais
pas levé les yeux sur moi depuis que j’étais
entrée dans cette pièce.
ROBERT. -— Tu croyais que je te détestais,
que je ne pouvais supporter ta vue... Folie !
■ Veux-tu savoir la vérité? Je puis te la dire enfin...
PERDITA , — Parle donc.
ROBERT. — Je ne te regardais pas parce que
je te trouvais trop belle.
PERDITA,avec un mouvement de pudeur. —Ah !
ROBERT. — Je craignais de t’offenser eruel-
15
226
THÉÂTRE
lement ; je voulais te fuir, j’étais arrivé à la
pensée de m’effacer du monde, j’allais mourir,
parce que je me sentais incapable de ne pas
t’aimer et que je ne pouvais supporter l’idée
d’être repoussé par toi. J’étais malade, Perdita,
tu l’as dit, comme toi, mais d’une autre manière !
PERDITA . — Es-tu certain d’être revenu à la
santé?
ROBERT. — C’est toi qui m’as, d’un seul
mot, guéri.
PERDITA . — Ne crains4u pas de retomber
dans ton égarement? Ëcouteras-tu les sirènes
qui parlent du passé? Fais-y attention. La
moindre rechute, sache-Ie, serait mortelle.
ROBERT. — Le passé est effacé à jamais.
PERDITA. — Je ne puis être la compagne
que d’un homme fort et maître de lui.
ROBERT. — Je serai cet homme auprès de
toi. Nous quitterons cette ville hantée par trop
de souvenirs. Là-bas, plus loin que les terres civi¬
lisées, nous irons nous faire une âme neuve dans
les pays qu’inonde une lumière primitive.
PERDITA. — Nous laverons nos corps purs
dans les mers du Sud.
ROBERT. — Tu as confiance en moi? Tu
acceptes de me suivre?
PERDITA. — Du jour où je me suis donnée,
j’ai remis ma vie entre tes mains. Je ne la re¬
prends pas. Aujourd’hui, je te retrouve tel que
je t’ai toujours connu. Fais de moi ce que tu
voudras.
RIDEAU
ACHEVÉ D’IMPRIMER LE
23 SEPTEMBRE 1924 PAR
L'IMPRIMERIE FL O CH,
A MAYENNE (FRANCE)
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